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Le courage moral de faire preuve de bienveillance : une professeure en sciences infirmières de la Colombie-Britannique appelle à une renaissance en soins infirmiers

  
https://www.canadian-nurse.com/blogs/cn-content/2026/10/19/marcia-hills-moral-courage-to-be-caring

« Les gens pensent que faire preuve de bienveillance, c’est de démontrer une attitude “douce”. Mais, ce n’est pas si simple », explique Marcia Hills

Par Laura Eggertson
19 octobre 2026
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« La pratique infirmière est une profession de bienveillance. La bienveillance est le fondement, la base de notre discipline. Cela semble si simple, mais vous n’imaginez pas à quel point c’est complexe ni combien de personnes n’y croient réellement », explique Marcia Hills.

Marcia Hills enjoint les infirmières et infirmiers à mener une renaissance de la bienveillance* au sein du système de soins de santé canadien.

Marcia Hills, professeure émérite à la faculté des sciences infirmières de l’Université de Victoria, déploie depuis la fin des années 1980 des efforts pour révolutionner les programmes d’enseignement des facultés de sciences infirmières au Canada en plaçant la bienveillance au cœur de la formation.

Aujourd’hui, alors qu’elle analyse la crise du système de soins de santé à la fois selon sa perspective d’infirmière et celle de patiente, elle est frustrée par la déconnexion qu’elle constate.

Cette déconnexion réside dans la formation axée sur les compétences et l’encadrement en cours d’emploi dont bénéficie le personnel infirmier, par rapport à la démarche de prise en charge et de promotion de la santé éthique et fondée sur les valeurs qui, selon Marcia Hills, servirait mieux la patientèle et le système.

« Le système de soins de santé est dans un état déplorable, déclare sans détour Marcia Hills. Nous avons des patients dans les couloirs. Nous perdons nos infirmières et infirmiers novices qui viennent d’obtenir leur diplôme. [Jusqu’à] 60 % d’entre elles et eux envisagent de quitter la profession au cours des deux premières années. »

Humaniser l’enseignement

« Que faisons-nous? Comment se fait-il que les infirmières et infirmiers ne prennent pas conscience de leur rôle de leadership pour faire évoluer la situation? »

Le personnel infirmier représente l’effectif le plus important dans le système de soins de santé, indique Marcia Hills.

« Et si nous prenions les rênes de cette renaissance et que nous nous disions : “Voilà à quoi le système doit ressembler.”? »

En tant que directrice fondatrice du BC Collaborative Nursing Program et membre associée de l’Académie canadienne des sciences infirmières et de l’American Academy of Nursing, Marcia Hills œuvre depuis longtemps à l’humanisation de l’enseignement, de la recherche et de l’élaboration des politiques en sciences infirmières au Canada et partout dans le monde.

Titulaire d’un doctorat en psychologie de l’orientation, Marcia Hills défend la science de la bienveillance (caring science), un cadre philosophique et éthique et le fondement qu’a élaborés Jean Watson, professeure américaine en sciences infirmières, à la fin des années 1970.

Si on l’applique aux soins infirmiers, la science de la bienveillance met l’accent sur la nécessité pour le personnel infirmier de prendre en charge les patients dans leur globalité : corps, esprit et âme.

La science de la bienveillance favorise les relations de bonté chez les infirmières et infirmiers qui travaillent en collaboration avec les patients pour écouter leurs récits et créer un environnement d’empathie et de guérison, explique Marcia Hills. La bienveillance est une attitude, une façon d’être.

La bienveillance dans la pratique

Marcia Hills s’efforce de transmettre aux autres infirmières et infirmiers le type de soins dont elle a bénéficié en tant que patiente il y a plus de 30 ans.

Elle était alors traitée pour une leucémie. Gravement malade, elle a passé cinq jours aux soins intensifs.

Elle avait besoin qu’on lui installe un cathéter de Hickman dans la poitrine, un tube passant sous la paroi thoracique, muni de valves dépassant à l’extérieur, permettant aux infirmières et infirmiers de prélever du sang et d’administrer la chimiothérapie.

Étendue sur la civière alors qu’on l’emmenait à la salle d’opération pour l’installation du cathéter, Marcia Hills a été prise d’une violente crise d’angoisse. Elle était tellement agitée que son équipe soignante a failli annuler l’intervention.

C’est alors qu’une infirmière a arrêté la civière et a regardé Marcia Hills dans les yeux. Elle a posé sa main sur elle.

« Je serai là lorsque vous vous réveillerez », lui a dit l’infirmière.

Ce geste n’a duré qu’un instant, mais il a complètement apaisé Marcia Hills.

« Cette bienveillance, cet instant précis… je suis certaine qu’elle ne se rendait pas compte de l’effet qu’elle avait eu sur moi », raconte Marcia Hills, les larmes aux yeux en se remémorant ce moment.

Les soins infirmiers, ainsi que la formation en soins infirmiers, sont aujourd’hui largement axés sur les compétences, explique Marcia Hills.

Elle pèse ses mots pour souligner que les soins infirmiers et la médecine sont des professions distinctes, les soins infirmiers ayant leurs propres connaissances spécialisées.

Bien que les infirmières et infirmiers doivent savoir comment mettre en pratique leurs compétences, elles et ils doivent avant tout comprendre les personnes et leur expérience unique de la maladie, ajoute-t-elle.

« C’est bien différent que de focaliser sur une maladie et sur la façon de la traiter », explique Marcia Hills.

Impératif moral

Par exemple, c’est lorsqu’un patient raconte son expérience d’une crise cardiaque, du diabète ou de la maladie de Parkinson, que l’infirmière et lui pourront cerner des moyens ensemble afin d’élaborer un plan de soins, explique-t-elle.

Parfois, faire preuve de bienveillance signifie aussi savoir tenir bon et défendre ses patients au sein de la hiérarchie médicale.

« La bienveillance est l’impératif moral d’agir de façon éthique et juste, déclare Marcia Hills, citant Em Olivia Bevis, une autre experte américaine en programmes d’enseignement qui était l’une de ses mentores, en plus de Jean Watson.

Lorsque Marcia Hills a commencé à piloter le programme d’enseignement en soins infirmiers à l’Université de Victoria et dans quatre autres facultés de sciences infirmières de la Colombie-Britannique dans le cadre du BC Collaborative Nursing Program, elle a réussi à placer la bienveillance au cœur de l’enseignement des soins infirmiers.

“Le problème, c’est que lorsque vous vous joignez à une unité où tout va très vite, tout tourne autour des compétences,” dit-elle.

Certaines de ses étudiantes lui ont depuis confié qu’elles souhaitaient écouter les récits de leurs patients, mais qu’elles se sentaient trop sous pression pour s’engager dans ce qu’elles percevaient comme de longues conversations.

Du point de vue infirmier, “c’est comme être dans une usine, mais ce n’est pas censé être le cas”, affirme Marcia Hills.

Elle enseigne des méthodes concrètes et pratiques permettant au personnel infirmier de faire preuve de bienveillance envers leurs patients, même au sein d’un système qui surcharge le personnel.

“Le temps n’est pas le vrai problème. Nous ne savons pas suffisamment saisir l’importance d’un moment”, dit-elle.

« La pratique infirmière est une profession de bienveillance. La bienveillance est le fondement, la base de notre discipline. Cela semble si simple, mais vous n’imaginez pas à quel point c’est complexe ni combien de personnes n’y croient réellement. »

Marcia Hills, qui a aussi fondé et dirige l’association à but non lucratif Global Alliance for Human Caring Education, aide les programmes en soins infirmiers à élaborer du contenu fondé sur la science de la bienveillance.

Son travail et celui de ses mentores ont un grand rayonnement; elle a notamment été encouragée par la décision de l’American Nurses Association de redéfinir les soins infirmiers comme “l’art et la science de la bienveillance”. »

L’American Association of Colleges of Nursing (l’équivalent de l’Association canadienne des écoles de sciences infirmières) a récemment intégré les 10 processus Caritas de Jean Watson, un cadre de référence en soins infirmiers qui met l’accent sur la connexion humaine, la compassion et les relations de bienveillance, comme éléments essentiels dans tous les programmes d’enseignement des écoles de sciences infirmières des États-Unis, explique Marcia Hills.

Elle souligne aussi que l’association canadienne n’a pris aucune mesure de ce genre.

« Pourquoi pas? » demande-t-elle.

La faculté des sciences infirmières de l’Université de Victoria continue d’intégrer la science de la bienveillance dans son curriculum, tout comme le programme concerté de baccalauréat en sciences infirmières (B. Sc. inf.) que proposent l’Université Ontario Tech et le Collège Durham. La philosophie de ce programme fait état de ses « racines profondes » dans le programme axé sur la bienveillance et présente celle-ci comme « fondamentale » à la pratique infirmière.

Marcia Hills est toutefois consternée par l’absence du mot « bienveillance » (caring) dans la définition des soins infirmiers qu’a adoptée le Conseil international des infirmières en 2025.

Elle affirme que les organisations canadiennes de soins infirmiers n’ont pas non plus adopté le mot « bienveillance » (caring) dans aucune de leurs définitions des soins infirmiers.

« Cela renvoie à la question fondamentale de savoir ce que sont les soins infirmiers, et il n’y a pas de consensus professionnel à ce sujet, explique Marcia Hills. Je pense que nous devons mener ce débat au Canada ».

De grandes organisations de soins de santé aux États-Unis, tels que Kaiser Permanente, ont adopté la théorie de Jean Watson de la science de la bienveillance. Le Kaiser Permanente emploie même des accompagnatrices ou accompagnateurs Caritas, des infirmières ou infirmiers spécialisés et des membres de la direction des soins de santé formés pour mettre en œuvre les dix principes de la science de la bienveillance de Jean Watson.

Les objectifs de ces accompagnatrices ou accompagnateurs consistent notamment à transformer la prestation des soins de santé, à réintroduire la compassion dans les soins infirmiers au chevet des patients, ainsi qu’à promouvoir des « relations humaines authentiques et bienveillantes », des changements que Marcia Hills aimerait voir se concrétiser dans l’expérience de la population canadienne en matière de soins de santé.

Un penchant pour l’enseignement

Elle continue toutefois de se heurter à une certaine résistance à l’idée d’intégrer la science de la bienveillance dans la formation en soins infirmiers.

« Les gens pensent que faire preuve de bienveillance, c’est de démontrer une attitude “douce”, dit-elle. Mais ce n’est pas si simple. Il faut beaucoup de courage moral pour faire preuve de bienveillance. »

Dès ses débuts en soins infirmiers, avant même d’obtenir son baccalauréat, Marcia Hills était attirée par l’enseignement.

À 77 ans, elle continue d’enseigner des cours en ligne sur les fondements du programme d’enseignement et de la pédagogie de la science de la bienveillance par l’entremise de son organisation mondiale à but non lucratif.

Ce travail lui permet de se « garder l’esprit vif », dit-elle, même si elle prévoit de prendre sa retraite à 80 ans.

En attendant, elle aime aussi passer du temps avec son mari John, ses enfants Jenna et Benjie, ses quatre petits-enfants et ses nombreuses amies. Elle danse sur tous les airs de rock » n’ roll, prépare des repas végétariens et s’entraîne au gymnase deux fois par semaine.

Elle espère que davantage d’infirmières et d’infirmiers adopteront la science de la bienveillance et exhorte les facultés de sciences infirmières à enseigner à leurs cohortes étudiantes comment changer le système de soins de santé, plutôt que de s’y conformer.

« C’est chaque infirmière ou infirmier individuellement qui doit le changer, et si nous le faisons ensemble, nous mettrions toutes les chances de notre côté », affirme-t-elle.

« Lançons une renaissance du principe de bienveillance. »

*Note de la traductrice : Utilisation du mot « bienveillance » dans cet article pour rendre la notion anglaise caring. L’ouvrage de Jean Watson dont on fait référence s’intitule Le caring : Philosophie et science des soins infirmiers, qui a été traduit en France en 1998.


Laura Eggertson est journaliste indépendante à Wolfville, en Nouvelle-Écosse.

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