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L’infirmière très visible : pourquoi les soins infirmiers dans les communautés éloignées et rurales sont différents

  
https://www.canadian-nurse.com/blogs/cn-content/2026/04/27/the-highly-visible-nurse

Le fait d’être visible dans la communauté m’a rendue très responsable et m’a poussée à assumer mes responsabilités avec soin

Par Cates Bayabay
27 avril 2026
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istockphoto.com/izusek
La pratique infirmière dans des milieux ruraux et éloignés est différente. Le personnel infirmier en milieu rural ou éloigné est intrinsèquement visible pour la communauté, et cette visibilité s’accompagne d’un pouvoir et d’une responsabilité.

« Aanniasiuqti! Aanniasiuqti! », c’est ainsi que m’ont interpellée les enfants de l’école primaire lorsque je les ai croisés.

Aanniasiuqti, qui signifie « infirmière » en inuktitut, est devenu mon identité lorsque j’ai commencé à exercer dans des communautés isolées et nordiques.

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Gracieuseté de Cates Bayabay
« Le fait d’être grandement visible m’a rendue très responsable et m’a poussée à assumer mes responsabilités avec soin et à les ancrer dans le mieux-être de la communauté », dit Cates Bayabay.

La pratique infirmière dans des régions peu densément peuplées présente de nombreuses particularités, et celle qui m’a posé le plus de difficultés était le fait d’être très visible.

N’ayant auparavant vécu et travaillé que dans des zones urbaines densément peuplées, les premiers mois de travail dans des communautés éloignées, rurales et nordiques ont été marqués par un certain malaise, principalement en raison du manque d’anonymat. Il m’était difficile de maintenir des limites personnelles et professionnelles.

Je n’étais pas bien préparée à gérer la relation infirmière-patients complexe et dynamique dans les communautés éloignées et nordiques. En milieu urbain, je percevais nettement la démarcation de cette relation et la position où me situer était claire. Il y avait très peu de possibilités que je croise mes patients ou que j’interagisse avec eux en dehors du travail de toute façon, car je pouvais me fondre dans une grande foule.

Mais ce n’était pas le cas ici.

Les collègues pouvaient être des patients à un moment donné (p. ex. pour le suivi des analyses sanguines) puis redevenir des collègues l’instant d’après, alors que nous travaillions sur le traitement et la prise en charge d’une autre personne. J’interagissais avec les patients et leurs familles en dehors du travail tous les jours : à l’épicerie, au bureau de poste ou lors d’activités communautaires. Un matin, je traitais la douleur à l’épaule d’un homme, puis l’après-midi, je demandais à ce même homme de réparer mon réservoir d’eau à la maison. Un jour, je m’occupais de l’enfant d’une mère et le lendemain, cette même femme m’assistait à l’aéroport pour expédier des échantillons de laboratoire.

Il existe une multitude de façons dont les membres du personnel infirmier et les patients interagissent dans ces communautés éloignées et nordiques, ce qui rend presque impossible de maintenir une démarcation entre les limites personnelles et professionnelles.

Les tensions liées à une grande visibilité

L’effort pour trouver un équilibre entre le travail et la vie privée était épuisant sur le plan cognitif et isolant sur le plan social. Au cours des premiers mois, j’étais submergée par ce degré de visibilité et par le fait d’être reconnue d’abord pour ma profession avant d’être connue par mon nom. Le manque d’anonymat m’a menée à rechercher un certain niveau d’intimité qui, selon moi, ne faisait que renforcer mon sentiment d’isolement.

Lorsque je ne parvenais pas à gérer ces limites floues, je me réfugiais dans la solitude. Bien que bénéfique à certains moments, cette solitude a restreint ma conscience de la communauté. Elle a aussi freiné mon intégration dans la communauté, car le fait de me retrancher m’empêchait de nouer des relations.

Lorsque j’ai finalement accepté cette visibilité et ce manque d’anonymat, et accepté d’être l’infirmière, j’ai senti que la communauté m’acceptait en retour.

J’ai commencé à faire du bénévolat en tant que secouriste pour le service d’incendie et je participais aux appels d’urgence, aux exercices d’évacuation et aux activités de collecte de fonds organisées par le service. En étant présente à ces moments-là, j’ai pu voir beaucoup plus de la communauté et j’étais beaucoup plus visible aux yeux de la communauté.

Maintenant, après dix ans, je réalise le pouvoir d’être visible, d’être reconnue comme l’infirmière. En tant qu’« étrangère » et sans aucun lien familial dans cette communauté, j’ai compris qu’y assumer un rôle (l’infirmière) m’aidait à établir ma fonction : soigner les gens. J’ai découvert qu’avoir une fonction ou un rôle aidait la communauté à comprendre mon objectif. Et, d’après mon expérience, une fois que les gens ont compris mon objectif au sein de la communauté, ils ont commencé à s’ouvrir et j’ai commencé à écouter leurs histoires.

Bien entendu, ce pouvoir s’accompagne de responsabilités et cette visibilité nous amène à rendre des comptes. J’ai la responsabilité de considérer les histoires qui me sont confiées comme sacrées et de les utiliser pour prendre soin des gens, et non commérer à leur propos. J’ai la responsabilité d’écouter et de comprendre, et non de corriger. Lorsque j’ai involontairement utilisé à mauvais escient des histoires, parce que mes propres préjugés m’ont influencée, la communauté m’en a tenu responsable. Le fait d’être grandement visible m’a rendue très responsable et m’a poussée à assumer mes responsabilités avec soin et à les ancrer dans le mieux-être de la communauté.

Un cadre est un allié

Ce qui m’a aidée à mieux comprendre et à accepter cette grande visibilité inhérente à la pratique dans les communautés éloignées et nordiques, c’est le document intitulé Knowing the Rural Community: A Framework for Nursing Practice in Rural and Remote Canada(Connaître la communauté rurale : un cadre pour la pratique infirmière en régions rurales et éloignées au Canada), élaboré par la Canadian Association for Rural and Remote Nursing (CARRN, 2020). Ce cadre est un guide détaillant le travail en milieu rural et éloigné. Il reconnaît que « le fait d’être visible et connu dans la communauté » (p. 13) est l’une des particularités des soins infirmiers en milieu rural et éloigné. Il reconnaît aussi le « flou des frontières professionnelles » (p. 13) qui existe en milieu de travail.

Le cadre de la CARRN m’a aidée à mettre des mots sur une caractéristique distincte de ma pratique infirmière qui me donnait du fil à retordre auparavant. Il m’a également rassurée en me montrant que je n’étais pas la seule infirmière à ressentir les tensions entre les délimitations, les difficultés à se faire connaître et le poids des responsabilités du personnel infirmier en milieu rural et éloigné dans la prise en charge de la communauté. Ce cadre est devenu un allié qui m’a rassurée et m’a servi de référence lorsque j’avais besoin de décrire le « type de soins infirmiers » ou la « spécialité » que je pratiquais. Aujourd’hui encore, ce cadre continue de m’aider lorsque je parle des particularités de la pratique infirmière dans des milieux ruraux, nordiques et éloignés.

La pratique infirmière dans des milieux ruraux et éloignés est différente. Le personnel infirmier en milieu rural ou éloigné est intrinsèquement visible pour la communauté, et cette visibilité s’accompagne d’un pouvoir et d’une responsabilité. J’encourage les infirmières et infirmiers en milieu rural et éloigné à accepter cette visibilité et à exercer leur pouvoir avec soin. Lorsque j’ai finalement accepté cette visibilité, la communauté a vu au-delà de l’infirmière et m’a enfin reconnu comme une personne.


Cates Bayabay, inf. aut., B. Sc. inf., MHLP, CHE, est directrice des programmes de santé au Nunavut et est présidente désignée de l’Association canadienne pour les soins infirmiers en milieu rural et éloigné.

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