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Changer l’image de la profession infirmière dans le monde

  
https://www.canadian-nurse.com/blogs/cn-content/2014/01/24/changing-how-the-world-thinks-about-nursing
janv. 24, 2014, Par: Leah Geller

L’organisme The Truth About Nursing s’emploie à améliorer la compréhension qu’a le public du rôle des infirmières et infirmiers en faisant la promotion de représentations plus justes, équilibrées et fréquentes de ces professionnels dans les médias. Situé à Baltimore, cet organisme sans but lucratif compte 13 branches dans d’autres pays, dont le Canada. Infirmière canadienne a parlé à Sandy Summers, inf. aut., M.Sc.inf., MPH, fondatrice et directrice générale, de son travail, salué par l’American Academy of Nursing. Mme Summers est co-auteure deSaving Lives: Why the Media’s Portrayal of Nurses Puts Us All at Risk. Elle parle fréquemment de l’image de la profession infirmière et de la nécessité de donner aux infirmières et infirmiers les moyens de changer la façon dont ils sont perçus.

D’où est venue l’idée de cette organisation?

En 2001, George Bush, président des États-Unis, a proposé son premier budget, qui comportait des compressions visant l’enseignement des sciences infirmières et les soins infirmiers communautaires. Mes amis du programme de maîtrise en sciences infirmières et santé publique à l’Université Johns Hopkins et moi étions indignés, et nous avons décidé de nous attaquer aux causes profondes de ces décisions néfastes.

Le principal problème, à nos yeux, était que la profession infirmière n’était pas appréciée à sa juste valeur, beaucoup de gens ne la comprenant pas. Nous avons commencé à parler de la perception des soins infirmiers.

La télévision a bien évidemment une énorme influence. Urgences était une des émissions les plus vues à l’époque, et si le personnel infirmier était présenté sous un jour relativement positif, le mérite revenait aux médecins pour la grande majorité de son travail essentiel.

Nous avons écrit aux producteurs pour leur expliquer les inexactitudes. Je les ai ensuite appelés 35 fois, littéralement, avant qu’ils acceptent de nous parler. En novembre 2001, des membres de notre groupe ont participé à une conférence téléphonique d’une heure avec le producteur d’Urgences et leur conseiller médical. Ils nous ont écoutés, mais n’ont pas vraiment donné suite, concrètement.

Frustrés par l’immobilisme et conscients que le problème allait bien au-delà d’une seule émission de télévision, nous avons créé à cinq une organisation sans but lucratif pour concentrer nos efforts sur l’amélioration de la représentation des infirmières et infirmiers dans les médias, en particulier à la télévision et au cinéma.

Nous surveillons les articles de nouvelles, chansons, films et émissions télévisées et analysons les pires et les meilleurs sur notre site Web. Nous essayons également d’encourager les grandes entreprises à proposer des images plus justes de la profession dans leurs publicités. Nous lançons des campagnes épistolaires et assurons un suivi acharné par téléphone.

Après avoir lutté pendant deux ans, sans succès, pour une meilleure présentation du personnel infirmier dans Urgences, nous avons décidé de rendre nos efforts publics. Nous avons publié un communiqué, et le Washington Post nous a consacré un article, repris par des médias du monde entier, dont l’Agence France-Presse, CNN, le Globe and Mail, le Sydney Morning Herald et le British Medical Journal. Deux ans plus tard, des conseillers en sciences infirmières ont été embauchés pour Urgences,et ils ont aidé à créer une série de six épisodes mettant en vedette une infirmière gestionnaire qui avait un doctorat et remplissait les fonctions d’infirmière clinicienne spécialisée, apprenant au personnel infirmier comme aux médecins des soins de santé de pointe. La dernière année, l’infirmière la plus importante de l’histoire s’inscrivait à un programme d’études supérieures pour devenir infirmière anesthésiste, une admission exceptionnelle par les créateurs de l’émission que de tels programmes existent.

Le Dr. Oz Show pris d’assaut

En 2010, un épisode du Dr. Oz Show mettait en vedette une femme qui avait perdu du poids grâce à un programme de danse. Pour l’émission, la femme portait un uniforme blanc traditionnel d’infirmière et faisait quelques mouvements de danse pour le Dr Oz, accompagnée par d’autres « infirmières » venues exhiber leur décolleté et faire leur numéro de charme. Quand nous avons demandé des excuses pour avoir propagé de tels stéréotypes, les responsables de l’émission ont fait mine de s’excuser – « Nous sommes désolés si vous avez eu du chagrin » –, et ils ont montré une autre infirmière vicieuse la semaine suivante. The Truth about Nursing a envoyé un communiqué de presse qui a attiré l’attention d’Associated Press et de quelque 2 200 autres organisations de presse du monde entier sur notre campagne.

Les pressions des médias ont mené à d’autres excuses, plus sincères cette fois, aux informations. Les responsables de l’émission ont depuis fait des efforts pour présenter autrement le personnel infirmier et la profession, avec des reportages qui mettent en vedette des infirmières et infirmiers pour leur savoir sur les soins de santé. Ils ont aussi invité Donna Cardillo, infirmière autorisée, qui blogue régulièrement pour l’émission. Conférencière de haut niveau et chroniqueuse, Mme Cardillo a plus de 30 ans d’expérience aux urgences et en psychiatrie.

Pourquoi ce travail est-il important pour la profession?

Tout d’abord, les recherches en santé publique montrent que les médias influencent la conception qu’ont les gens de la profession et leur attitude à son égard. Comment attirer la crème dans ce métier si on continue à nous dépeindre comme des incapables simplement bons à passer aux médecins l’instrument dont ils ont besoin?

Il y a aussi la question du financement : les décideurs qui ne comprennent pas la valeur des sciences infirmières ne les financent pas. Aux États-Unis, les stages en sciences infirmières ne reçoivent quasiment aucun soutien, comparé aux programmes équivalents pour les médecins, et moins d’un demi-pourcent du financement des National Institutes of Health va à la recherche en sciences infirmières.

Ici, aux États-Unis, comme au Royaume-Uni, et au Canada aussi, je crois, des directeurs d’hôpitaux remplacent le personnel infirmier autorisé par des auxiliaires, des techniciens ou des aides-soignants. Les gens ne se rendent pas compte de la quantité de données que collectent les infirmières et infirmiers en faisant marcher un patient ou en vidant son bassin de lit. J’ai vu des machines indiquer des signes vitaux satisfaisants alors que les patients étaient à l’article de la mort. Que ces machines fonctionnent ou non, le personnel infirmier peut relever des indices subtils qui indiquent une détérioration du patient et organiser une intervention de sauvetage. Ce que ne peuvent pas faire des employés non qualifiés. Les patients ont besoin d’infirmières et d’infirmiers pour leurs soins infirmiers.

Quels stéréotypes existe-t-il sur le personnel infirmier et pourquoi subsistent-ils?

Un des stéréotypes est celui d’un personnel qui n’a pas fait d’études. Les gens attribuent souvent aux médecins tout le travail important que nous faisons. Nous sommes parfois décrits comme les yeux et les oreilles des médecins, ce qui se veut sans doute un compliment, mais cela nous nuit. Nous sommes des penseurs critiques et analytiques qui résolvent des problèmes. Qu’on nous fasse la grâce de reconnaître que nos organes sont connectés à notre cerveau, pas à celui des médecins!

Ceci nous amène au second stéréotype : des serviteurs aux ordres des médecins. En réalité, si les infirmières et les infirmiers ne vérifient pas les diagnostics et les traitements des médecins et ne les remettent pas en question, ils commettent une faute professionnelle. Ils sont souvent mieux placés pour savoir comment va le patient, et il leur incombe de le protéger.

Et puis nous connaissons tous le stéréotype de l’infirmière vicieuse, selon lequel la profession serait un repère de jeunes femmes séduisantes accordant des faveurs sexuelles. Dans certains pays, comme le Pakistan et le Bangladesh, le stéréotype est encore plus explicite. En gros, les infirmières y sont vues comme des prostituées. Les recherches montrent que les infirmières sont victimes d’une quantité démesurée de violences sexuelles et autres au travail. Il semble très probable que la représentation d’infirmières comme des femmes offrant des services sexuels contribue grandement à ces mauvais traitements. Et comment attirer et retenir beaucoup d’hommes si le métier est constamment associé à la sexualité féminine?

De tels stéréotypes perdurent parce que la profession ferme les yeux. Si nous n’exigeons pas l’éradication de ces idées fausses, les décideurs continueront à sous-financer la profession, ce qui réduira encore notre capacité de fournir des soins de qualité aux patients.

Grand ménage à Scrubbing In

L’automne dernier, plus de 30 000 infirmières et infirmiers au Canada et aux États-Unis se sont élevés contre le portrait peu flatteur de leurs homologues – au travail et après – présenté par la nouvelle émission de téléréalité de MTV, Scrubbing In.

Quelles ont été quelques-unes de vos campagnes les plus réussies?

Dans l’ensemble, il est plus facile d’influencer les publicistes que les producteurs d’Hollywood. Nous sommes arrivés à faire retirer ou changer un certain nombre de publicités montrant des infirmières ou infirmiers sous un jour inapproprié, entre autres des publicités pour Skechers, Schick, Coors, Dos Equis, Bloomingdale’s et Dentyne.

Nous avons aussi eu de bons résultats dans le secteur public. En 2005, nous avons convaincu le gouvernement américain de changer le nom de sa campagne pour promouvoir des visites médicales de prévention, en évoquant une visite pour un contrôle médical plutôt que chez le médecin. En 2009, la Lung Cancer Alliance a acc epté de retirer son annonce « Dr. Lung Love » basée sur le stéréotype de l’infirmière vicieuse pour lever des fonds pour la recherche

Hollywood a été plus difficile à influencer. À une époque, l’équipe d’Urgences payait la pizza au personnel infirmier pour recueillir des anecdotes qu’elle adaptait pour en faire des histoires sur l’héroïsme de médecins. Dre Grey, Leçons d’anatomie, qui donne l’une des pires images du personnel infirmier, a refusé de me laisser parler au téléphone avec un producteur.

Dans l’esprit des créateurs d’Hollywood, qui ne semblent pas avoir la moindre idée de ce que font les infirmières et infirmiers, les gens qui sauvent des vies sont toujours des médecins. Ce sont eux qui les conseillent pour les scénarios ou bien qui les écrivent. Et maintenant qu’il y a plus de femmes médecins, Hollywood semble avoir décidé qu’il n’est plus nécessaire d’avoir des infirmières pour faire avancer les intrigues romantiques. Du coup, tous les personnages principaux sont des médecins.

Y a-t-il des émissions de télévision qui sont parvenues à bien refléter la réalité?

Nous avons décerné notre prix de la meilleure représentation dans les médias à SOS sages-femmes en 2012. Cette série dramatique de la BBC qui se passe à Londres dans les années 1950 montre tout ce que font les infirmières. Elles travaillent de façon autonome, gèrent efficacement des problèmes physiques et psychosociaux complexes et sauvent des vies. La série compte un médecin, mais il reste au second plan.

L’autonomie est problématique dans Jackie ­– les intrigues donnent à penser que les médecins contrôlent le personnel infirmier dans une certaine mesure –, mais en général, l’émission donne une vision réaliste de ce que fait le personnel infirmier. Le personnage principal éduque les patients, sauve des vies par ses interventions courageuses et défend les droits de ses patients face aux « méchants » – compagnies d’assurances, hôpitaux, médecins...

Malheureusement, les émissions américaines les plus populaires sont souvent les pires. Elles dépeignent les infirmières et infirmiers comme des assistants peu qualifiés des médecins, sans grand rôle dans les soins de santé sérieux.

Pourquoi n’utilise-t-on pas plus souvent le personnel infirmier comme source dans les médias?

Les recherches le montrent : le personnel infirmier est rarement cité dans les reportages sur la santé et les soins de santé. Et quand il estinterviewé, c’est pour peindre le décor plus que pour donner un avis d’expert.

Nous avons beaucoup à faire. Les hôpitaux ne veulent généralement pas que les infirmières et infirmiers parlent aux médias, et les journalistes recherchent pour leurs histoires des médecins comme spécialistes de la santé. Ça devient un cercle vicieux : on entend de moins en moins la voix du personnel infirmier et son travail est donc de moins en moins compris.

Il y a aussi l’idée très répandue qu’il est préférable que le personnel infirmier garde le silence, héritage probable des premières infirmières, qui étaient des religieuses. Même au travail, les infirmiers et infirmières parlent rarement de ce qu’ils font et observent. Avec notre politique collective de la bouche cousue, comment les gens peuvent-ils découvrir la profession?

Le Massachusetts General Hospital a choisi une stratégie très intéressante pour remédier au problème. On y a demandé au Boston Globe d’observer le travail infirmier et d’en parler. Un journaliste a suivi une infirmière mentore et sa « protégée » aux soins intensifs pendant neuf mois et leur a consacré un reportage. Il a avoué avoir beaucoup appris sur les soins infirmiers, le mentor commentant à haute voix ce qu’elles faisaient. Le Globe a fini par publier une série de quatre articles, en première page, et le journaliste m’a confié que préparer ce reportage lui avait vraiment ouvert les yeux sur la profession infirmière.

Passez à l’action dès maintenant

Parlez à tous les gens que vous connaissez de la valeur du travail infirmier et expliquez-le à ceux que vous rencontrez. Décrivez-leur un incident récent où vous ou un ou une collègue avez sauvé la vie de quelqu’un.

Quand vous remarquez dans les médias quelque chose qui sous-estime ou dénigre la profession, écrivez ou téléphonez aux auteurs pour protester et les sensibiliser. Informez-en The Truth pour que nous puissions intervenir, nous aussi.

En collaboration avec vos amis, votre employeur ou des associations professionnelles, créez des médias sur les soins de santé qui montrent comment le savoir du personnel infirmier permet de sauver des vies. Écrivez aux rédacteurs en chef, envoyez des articles d’opinion ou proposez des « Minutes santé » pour la radio ou la télévision.
-Sandy Summers

Que peuvent faire les infirmières et infirmiers pour redorer le blason de leur profession?

Ils peuvent éduquer les patients en les « soignant à voix haute », en formulant leurs évaluations et en exprimant leur pensée. Ainsi, en faisant marcher un patient, ils peuvent lui expliquer que marcher aide à faire pénétrer le calcium dans les os, que c’est bon pour prévenir les pneumonies puisque ça développe les poumons et que ça prévient les AVC en empêchant la formation de caillots.

Ils peuvent projeter une image personnelle positive en adoptant un mode de vie sain : une bonne alimentation, de l’exercice, un poids normal et pas de tabac. Aux États-Unis, le personnel infirmier porte souvent des tenues d’hôpital avec des imprimés de dessins animés. Cela n’envoie pas aux patients le message que leur vie est entre les mains de professionnels de la santé ayant fait des études postsecondaires.

Je pense que les infirmières et infirmiers devraient devenir des activistes et se joindre à nous. Nous avons trop pain sur la planche pour y arriver seuls. Si nous étions plus nombreux à agir au niveau local, nous pourrions avoir un plus grand impact. Pourquoi ne pas créer une émission de radio ou demander aux employeurs d’inviter un journaliste à passer une journée, ou même une heure, avec une infirmière ou un infirmier? Ou bien encourager les employeurs à assembler une liste de spécialistes de la profession qui pourront être des personnes-ressources pour les journalistes? Nous proposons beaucoup d’idées sur la page « Take Action » du site truthaboutnursing.org.


Leah Geller est rédactrice indépendante (santé et sciences) à Ottawa.

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#médias
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