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Questions et réponses (partie 2) : Quel est le rôle d’un guérisseur dans votre culture et votre pratique infirmière autochtones?

  
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Lianne Mantla-Look, infirmière de langue Tłı̨chǫ, répond à nos questions

Par Lianne Mantla-Look
28 novembre 2022
istockphoto.com/portfolio/RichLegg
Il est naturel pour les gens de vouloir se connecter avec quelque chose de significatif sur le plan spirituel et culturel. Parfois, un client peut suivre à la fois des traitements autochtones et occidentaux, ou aller et venir entre les guérisseurs autochtones et les traitements médicaux occidentaux.
Note de la rédaction : Lianne Mantla-Look a fait l’objet d’un profil dans Infirmière canadienne le 14 novembre. Dans cette série en quatre articles de questions et réponses, elle fournit un aperçu franc et direct de son expérience d’infirmière autochtone travaillant dans le Nord.

Veuillez décrire le rôle d’un guérisseur dans votre culture autochtone? En tant qu’infirmière autochtone, comment intégrez-vous ces valeurs dans votre pratique infirmière quotidienne?

En réfléchissant à ma pratique infirmière ici dans le Nord, je pense à la façon dont les guérisseurs autochtones ont influencé les soins fournis à certains patients autochtones dans ma vie professionnelle et personnelle. Les patients quittaient l’hôpital à la recherche du remède ultime pour guérir leur maladie en phase terminale et, des semaines ou des mois plus tard, ils se présentaient à la salle des soins palliatifs de notre unité. Ces expériences m’ont rendue désabusée et j’ai parfois du mal à garder mes opinions pour moi quand on me demande si un guérisseur autochtone pourrait guérir une maladie en phase terminale.

Gracieuseté de Lianne Mantla-Look
« Mon conseil aux fournisseurs de soins de santé allochtones serait de continuer à soutenir le patient s’il opte pour la voie de la guérison autochtone et de s’efforcer de ne pas porter de jugement. Il est important de se concentrer sur le patient et ses besoins », explique Lianne Mantla-Look.

Un guérisseur autochtone m’a déjà demandé de quitter la pièce, car il « ressentait mon énergie négative » et m’a traitée de « non-croyante ». C’était un guérisseur auquel ma famille avait fait appel lorsqu’un membre de la famille immédiate a reçu un diagnostic de cancer. J’étais particulièrement en colère lorsque le guérisseur a demandé à mes parents combien valait la vie de leur proche; pourquoi sa vie était-elle réduite à une valeur monétaire? En quoi l’argent était-il lié à l’aspect holistique de ce « traitement »? Le guérisseur nous a dit que plus nous débourserions, plus le traitement serait efficace.

Une lutte intérieure

Je me suis déjà exprimée sur cette expérience auparavant :

Même si je respectais ma culture et nos coutumes, je luttais intérieurement pour rester « neutre » chaque fois que je devais soigner un patient cancéreux de ma région, car j’étais convaincue que la médecine et la science avaient leurs mérites. Je luttais entre ce que j’étais en tant que femme Tłı̨chǫ, et en tant qu’infirmière qui avait la science à cœur. Dans ma région, du moins, beaucoup de gens se méfient de la médecine occidentale et cherchent d’autres remèdes pour le cancer. Trop souvent, j’ai vu des patients et des familles consacrer du temps et de l’argent pour essayer de trouver un remède au cancer, perdant ainsi un temps précieux avec leurs proches. Je suis devenue particulièrement blasée lorsqu’un membre de ma famille immédiate a reçu un diagnostic de cancer du pancréas de stade 4 à l’âge de 37 ans. Ma famille a dépensé des milliers de dollars pour trouver un remède et demander l’aide de guérisseurs traditionnels réputés pour « guérir le cancer ». … Notre proche est décédé quelques semaines après son 38e anniversaire, presque exactement quatre mois après le diagnostic (Mantla-Look, 2020, p. 26).

Un jour, un patient m’a demandé directement si je pensais qu’un guérisseur autochtone pourrait venir à bout de son cancer de stade 4; il m’a dit reconnaître mon opinion et qu’il s’y fiait à titre de compatriote autochtone. Je n’ai pas parlé de mon expérience négative. Tout ce que j’ai dit au patient, c’est qu’il devait tenir compte du facteur temps dans sa recherche d’un guérisseur autochtone. Combien de temps loin de sa famille cette recherche entraînerait-elle? Si le guérisseur recommandait un certain traitement ou un changement de régime alimentaire, quel effet cela aurait-il sur sa santé actuelle? Quand et si la fin arriverait, regretterait-il le temps perdu avec ses proches?

En tant qu’infirmière autochtone qui a connu des expériences défavorables avec des guérisseurs dans sa famille proche, je trouve toujours difficile de concilier ces expériences avec ma pratique infirmière. Je ne vais pas jusqu’à exprimer mes doutes quant à l’efficacité des guérisseurs pour les clients qui opteraient pour un autre traitement, mais je ne les encourage pas non plus. Il m’est difficile de rester neutre, surtout lorsqu’on me demande directement ce que j’en pense.

Dans ma pratique, un client autochtone fait souvent appel à un guérisseur, lorsque confronté à une maladie en phase terminale, après qu’un pronostic a été établi et que tous les traitements médicaux occidentaux ont été épuisés.

Je comprends que les patients veuillent se connecter à leur culture et à leur spiritualité dans un moment aussi difficile. Faire face à une crise de santé, en particulier une maladie en phase terminale, est un moment où les gens se connectent à leurs valeurs profondes, et les guérisseurs et les cérémonies font partie de beaucoup de nos cultures autochtones.

Il est naturel pour les gens de vouloir se connecter avec quelque chose de significatif sur le plan spirituel et culturel dans ces moments-là. Parfois, un client peut suivre à la fois des traitements autochtones et occidentaux, ou aller et venir entre les guérisseurs autochtones et les traitements médicaux occidentaux. Si le traitement du guérisseur n’est pas efficace, le client retournera au traitement médical occidental comme intervention nécessaire à la survie. C’est aussi mon expérience personnelle.


La semaine prochaine — Questions et réponses (partie 3) : Quel est le rôle de la langue dans la prestation de soins aux patients autochtones?


Conseils aux fournisseurs de soins de santé allochtones

Mon conseil aux fournisseurs de soins de santé allochtones serait de continuer à soutenir le patient s’il opte pour la voie de la guérison autochtone et de s’efforcer de ne pas porter de jugement. Il est important de se concentrer sur le patient et ses besoins.

Je ne peux pas ignorer mes propres expériences douloureuses, et c’est là que je me débats le plus en tant que fournisseur de soins de santé autochtone pour tenter de tracer la ligne entre mes propres expériences négatives et le soutien au patient.

Prévoyez du temps et un espace pour une cérémonie à l’hôpital si le patient le demande. Je sais que certains établissements de soins de santé disposent d’espaces réservés à cette fin, mais ce n’est pas toujours le cas.

Si on vous demande de participer à la prière simplement en étant présent, respectez la demande du patient si votre foi le permet. Si vous êtes dans l'impossibilité de le faire, expliquez-lui avec délicatesse pourquoi, sans entrer dans les détails personnels.

Les hôpitaux et les cliniques sont des espaces où les gens vivent certains de leurs moments et de leurs jours les plus difficiles. Les traitements et les fournisseurs, qu’ils aient recours à des cérémonies et des pratiques de guérison autochtones ou à des traitements et des démarches de la médecine occidentale, peuvent offrir aux patients réconfort et espoir dans ces moments difficiles. Les différentes identités culturelles ont leur place dans le système de soins de santé.

Référence

Mantla-Look, L. « Bridging the gap between two world views: Perspectives of an Indigenous nurse », Northern Public Affairs, Août 2020,p. 25–27.


Lianne Mantla-Look est infirmière autorisée qui vit et travaille à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest. Elle utilise la langue avec laquelle elle a grandi pour combler les lacunes dans l’accès aux soins de santé pour les personnes qui parlent Tłı̨chǫ (prononcé tli-cho ou tlee-cho) et pour défendre les intérêts des patients autochtones dont la langue maternelle n’est pas l’anglais. Lisez son profil pour en apprendre davantage.
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