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Leigh Chapman s’est consacrée à la réduction des méfaits et à l’itinérance à la suite du décès par surdose de son frère

  
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La nouvelle infirmière en chef était militante avant d’assumer son rôle fédéral

Par Laura Eggertson
Le 24 août 2022
Gouvernement du Canada
« Je n’aurais jamais pensé que je superviserais des personnes consommant des drogues après la mort de mon frère par surdose, explique Leigh Chapman. Mais je peux dire sans l’ombre d’un doute que c’est la partie la plus valorisante de mes 19 ans de carrière d’infirmière à ce jour. Parce que c’est un travail transformateur. »
Note de la rédaction : Leigh Chapman est la nouvelle infirmière en chef fédérale pour le Canada et, à ce titre, elle est responsable de diriger et de soutenir les infirmières et infirmiers durant une pénurie nationale de personnel infirmier. Voici un aperçu de sa carrière avant qu’elle n’assume ce nouveau rôle, qui a récemment été réintégré par le gouvernement fédéral.

Le jour où le frère de la nouvelle infirmière en chef pour le Canada a fait une surdose d’opioïdes (à peine à 400 mètres d’une clinique de réduction des méfaits qui aurait pu lui sauver la vie) a marqué la transition de la carrière d’infirmière de Leigh Chapman vers les soins aux personnes itinérantes et consommant des substances.

Brad Chapman, 43 ans, est mort à l’hôpital en août 2015, une semaine après qu’un gardien de sécurité l’a trouvé affalé dans une allée. Il avait fait une surdose et sa tête était tombée vers l’avant, bloquant ses voies respiratoires.

Bien qu’ils soient les premiers intervenants, les policiers présents sur les lieux n’ont pas bougé Brad pour soulager ses voies respiratoires, selon l’avocat de la famille lors d’une enquête du coroner. Le jury a notamment recommandé d’améliorer la formation des policiers en matière de surdose et de les obliger à porter de la naloxone, médicament utilisé pour rétablir la respiration chez les gens qui ont consommé des opioïdes.

« Les policiers se sont tenus au dessus de lui et n’ont rien fait, relate Leigh Chapman. Je crois fermement que si mon frère Brad avait eu une apparence différente, une odeur différente ou était habillé différemment, l’intervention aurait été différente. »

Une semaine plus tard, Brad Chapman est mort à l’hôpital, avec ses frères et sœurs et ses enfants à ses côtés. Mais il a failli mourir seul. Pendant près d’une semaine, le personnel de l’hôpital l’a classé dans la catégorie des inconnus. Ses papiers d’identité sont restés bloqués dans un casier à pièces à conviction des forces policières.

La recherche de réponses auprès des autorités

Dans les mois et les années qui ont suivi le décès de Brad, Leigh Chapman a cherché des réponses auprès de la police et de l’hôpital. Elle avait besoin de savoir ce qui était arrivé à son frère.

Quelques semaines avant son décès, il avait quitté la prison. Il avait supplié un juge de ne pas le relâcher dans le centre-ville, mais de lui fournir l’aide dont il avait besoin. Il a plutôt été relâché dans le milieu qu’il tentait d’éviter.

« J’ai été stupéfaite de savoir que les gens tombent dans ces trous béants du système », déclare Leigh Chapman.

Poussée à l’action, elle a pris la parole à l’hôtel de ville et dans d’autres forums publics pour parler de la nécessité de logements adéquats et de sites d’injection supervisés.

« J’ai essentiellement raconté l’histoire de Brad à tous ceux qui voulaient bien m’écouter, dit-elle. Je faisais mon deuil et je relatais sans honte le pire cauchemar de ma famille en public. »

Le décès de Brad a transformé Leigh Chapman, infirmière en soins intensifs et enseignante spécialisée dans l’évaluation des compétences, en militante. En enquêtant sur la mort de Brad, elle a appris de la communauté de réduction des méfaits l’ampleur de la crise des opioïdes au Canada.

En août 2017, Leigh Chapman faisait partie des membres de la Toronto Overdose Prevention Society qui ont ouvert un site d’injection supervisé non autorisé sous des tentes dans le parc Moss, dans l’est de la ville. Trois autres sites d’injection supervisés avaient été approuvés, mais n’étaient pas encore ouverts.

« Nous avons dû créer un nouveau type de modèle pour les gens qui n’ont pas accès aux soins de santé traditionnels. »

Alors que des gens meurent de surdoses d’opioïdes, Leigh Chapman et ses collègues croyaient qu’ils ne pouvaient pas attendre l’ouverture des autres sites.

« J’ai l’impression que c’est à ce moment-là que j’ai franchi la limite entre le rôle de défenseur et celui de militante, dit-elle. Nous étions essentiellement en train de fournir des services de soins de santé dans un parc. »

Le site d’injection du parc Moss a été en fonction pendant 11 mois, obligeant la ville de Toronto à modifier sa politique en matière de drogues. Il est finalement devenu un site physique officiel, associé au centre de santé communautaire de South Riverdale.

Sa transition vers l’activisme en soins infirmiers a pris Leigh Chapman par surprise.

« Je n’aurais jamais pensé que je superviserais des personnes consommant des drogues après la mort de mon frère par surdose, explique-t-elle. Mais je peux dire sans l’ombre d’un doute que c’est la partie la plus valorisante de mes 19 ans de carrière d’infirmière à ce jour. Parce que c’est un travail transformateur. »

Le besoin de lieux sûrs

Leigh Chapman, 48 ans, vient de terminer un mandat de deux ans comme directrice fondatrice des services cliniques auprès d’Inner City Health Associates, un groupe de 200 médecins et infirmières et infirmiers qui fournissent des soins de santé aux itinérants, dans des refuges et des campements à Toronto.

Le travail de Leigh Chapman consistait à superviser la mise en place d’installations d’isolement et de rétablissement de la COVID-19, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour les personnes itinérantes pendant les premiers jours de la pandémie mondiale.

Les vaccins n’avaient pas encore été mis au point. Les personnes sans-abri n'étaient pas en mesure de suivre les directives de santé publique qui exigeaient de se laver les mains régulièrement, de s’isoler en cas de maladie ou de respecter la distanciation de deux mètres.

« De nombreuses personnes qui se trouvaient alors dans des refuges collectifs ne disposaient pas de chambres individuelles, explique Leigh Chapman. S’ils contractaient la COVID, ils avaient besoin d’un endroit où s’auto-isoler. »

Les personnes sans-abri n’avaient pas seulement besoin d’espaces sûrs pour attendre les résultats des tests de dépistage, elles avaient aussi besoin d’un traitement et de soins empreints de compassion si le résultat s’avérait positif.

En 19 jours seulement, du 20 mars au 7 avril 2020, Leigh Chapman et ses collègues ont acheté des fournitures, embauché du personnel infirmier et des gestionnaires et ont mis en place des procédures et des politiques pour soigner et traiter les gens dans un centre d’isolement de 200 chambres et un centre de rétablissement distinct de 400 personnes en attente des résultats des tests de dépistage de la COVID-19. Les deux centres étaient situés dans des hôtels convertis pour répondre à ces nouveaux besoins.

Au plus fort des activités, Leigh Chapman était responsable de plus de 200 infirmières et infirmiers. La plupart d’entre eux travaillaient de façon occasionnelle, consacrant une journée ou plus par semaine aux centres après avoir occupé leur emploi régulier. Elle a supervisé « l’intégration accélérée », c’est à dire l’embauche et la formation rapides des infirmières et infirmiers, dont un bon nombre en étaient à leur première expérience de travail avec des itinérants ou des personnes souffrant de troubles de santé mentale et de toxicomanie.

La clientèle comprenait aussi des familles de réfugiés et des personnes fuyant la violence conjugale.

« La COVID-19 était nouvelle pour nous tous, prendre soin de patients dans des hôtels et s’occuper de personnes itinérantes étaient aussi nouveau pour la majorité d’entre nous (infirmières et infirmiers) », explique Leigh Chapman.

« Nous avons dû créer un nouveau type de modèle pour les gens qui n’ont pas accès aux soins de santé traditionnels en raison de l’itinérance. C’était une expérience vraiment unique, car il est rare de pouvoir innover aussi rapidement dans le domaine des soins de santé », ajoute-t-elle.

De nombreuses nouvelles difficultés

Les difficultés en matière de soins infirmiers se sont succédé à un rythme effréné.

Avec chaque vague de COVID-19, Leigh Chapman a dû orienter le personnel infirmier pour qu’il soit attentif aux différents symptômes.

Ils ont également dû s’occuper de patients plus malades à mesure que la pandémie évoluait. Lors de la première vague, les patients n’étaient pas aussi malades qu’au cours des deuxième, troisième et quatrième vagues, relate Leigh Chapman.

Au cours de ces dernières vagues, causées par de nouveaux variants du virus, les gens arrivaient très malades, mais hésitaient à se rendre à l’hôpital. Le personnel infirmier ne pouvait pas administrer des médicaments par voie intraveineuse ou faire fonctionner l’oxygène en continu pour les personnes gravement malades dans un hôtel. Ces patients devaient être transférés à l’hôpital.

Le personnel infirmier a aussi intervenu lors de crises de santé mentale, de crises d’épilepsie, de difficultés respiratoires, d’épisodes cardiovasculaires et de surdoses, un événement assez fréquent qui était difficile à prévenir ou à suivre parce que les patients étaient dans des chambres individuelles.

Parallèlement à la pandémie de COVID-19, l’équipe de personnel infirmier a travaillé en étroite collaboration avec les pairs aidants et les travailleurs en réduction des méfaits pour continuer à répondre à l’épidémie d’opioïdes, rendue plus mortelle par un approvisionnement en médicaments toxiques.

Les partenaires ont fini par créer des sites de prévention des surdoses au centre de rétablissement et aménager des salles où les gens pouvaient consommer des drogues sous surveillance.

Les infirmières et infirmiers ont fait office de planificateurs de sortie, ont assuré la liaison avec les pharmacies pour que les patients obtiennent les médicaments dont ils avaient besoin et ont aidé les clients à accéder aux soins primaires qui leur faisaient défaut depuis des mois ou des années.

Les infirmières et infirmiers ont également coordonné l’administration des vaccins dès qu’ils en avaient à leur disposition. En 2021 seulement, les centres de rétablissement ont logé plus de 6 000 personnes et ont contribué à vacciner plus de 5 000 personnes.

Le personnel a également dû prendre en charge sa propre exposition au virus.

Au milieu de toutes ces crises cliniques, Leigh Chapman et son équipe ont également dû faire face aux changements de protocoles entourant l’équipement de protection individuelle et les règles d’isolement.

Une fois que les responsables de la santé publique ont reconnu que la COVID-19 se transmettait par voie aérienne, ce qui s’est produit lors de l’apparition du variant Omicron, les personnes qui ont reçu un résultat positif et leurs proches n’étaient pas les seuls devant se rendre dans des centres de rétablissement. Si quelqu’un dans un refuge collectif recevait un résultat positif, tout le refuge était contaminé. Comme il n’était pas possible pour tous les résidents de se déplacer vers les sites d’isolement et de rétablissement, l’équipe a donc dû élaborer des protocoles d’isolement.

Un programme supervisé par une infirmière « mené avec brio »

Pour Leigh Chapman, les journées de 15 ou 16 heures, sept jours par semaine, se sont révélées être les premières difficultés. Elle travaillait sur place et à distance depuis son domicile, tout en s’occupant de son fils Liam âgé de 12 ans. Le programme a fini par ouvrir des cliniques supervisées par du personnel infirmier dans 10 refuges hôteliers et a créé une équipe chargée de visiter les campements de fortune.

Leigh Chapman a aménagé un gymnase chez elle pour faire face au stress. Elle a organisé des réunions mensuelles avec son personnel infirmier pour entendre ses suggestions sur la façon d’améliorer les soins sur le site de rétablissement ou dans les refuges hôteliers.

« Nous avons élaboré le programme en collaboration avec les infirmières et infirmiers, explique Leigh Chapman. Ils corédigeaient et définissaient les politiques et les procédures au fur et à mesure. Ce fut une grande réussite. »

Selon elle, la principale réussite repose sur les partenariats que le programme a établis entre le personnel infirmier et les médecins d’Inner City Health, les pourvoyeurs de refuge, les hôpitaux, les pairs aidants et les travailleurs en réduction des méfaits, ainsi que le personnel et les responsables de la santé publique de la ville de Toronto.

« Nous avons tenté de reconstituer un système très défaillant, explique Leigh Chapman. Essentiellement, les responsables des refuges et des soins à domicile ne se consultaient pas. Nous avons pu faire le pont entre eux. »

Le financement pour le poste de Leigh Chapman aux centres de rétablissement et d’isolement a pris fin deux ans après le début du programme. Ces programmes qui œuvrent auprès des clients reposent sur l’établissement de relations de confiance, dit-elle. C’est le même genre de relations sur lesquelles Brad comptait lorsqu’il vivait dans la rue.

C’est la vie et le décès de son frère qui ont amené Leigh Chapman à se consacrer à l’itinérance et à la toxicomanie. Elle a continué à travailler dans ce domaine en raison de son engagement profond envers l’équité en santé et les déterminants sociaux de la santé.

« Ce sont les patients qui ont les histoires les plus riches, si on veut bien les écouter, qui ont les vies les plus fascinantes, confie-t-elle. Ils sont mal desservis, mais ils sont ceux qui ont le plus besoin de nos soins et de notre compassion. »


Laura Eggertson est journaliste indépendante à Wolfville, en Nouvelle-Écosse.

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