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S’exprimer haut et fort (deuxième partie) : Permettre au personnel infirmier de combattre le racisme en santé

  
https://www.canadian-nurse.com/blogs/cn-content/2022/05/24/hearing-our-voices-part-2-empowering-nurses-to-tak

Le moment est venu de s’unir pour transformer le système

Par Michelle Danda, Claire Pitcher, & Jessica Key
24 mai 2022
Les auteures du présent article d’infirmière canadienne vous encouragent à faire connaître leur court métrage, Our Voices: De-centering Whiteness in Health Care, à vos collègues et d’en discuter avec eux.

Le présent article est le second d’une série en deux parties. La semaine dernière :
S’exprimer haut et fort (première partie) : Faciliter la réflexion sur la prise de mesures contre le racisme

Messages à retenir

  • Le personnel infirmier a un rôle important à jouer dans la lutte contre le racisme systémique dans les soins de santé au Canada.
  • Une pratique réflexive régulière est nécessaire pour mettre au jour les politiques et pratiques considérées comme allant de soi mais ancrées dans le racisme afin de reconnaître que dans les soins de santé, le racisme va au delà des actes individuels manifestes.
  • L’activisme infirmier peut prendre de nombreuses formes, notamment des projets artistiques visant à ébranler le discours dominant et à créer un système plus juste sur le plan social.

La profession infirmière repose sur des valeurs centrales telles que la compassion, la bienveillance, l’établissement de relations et la défense des droits. Pourtant, le racisme est omniprésent au Canada, y compris dans le système de soins de santé. La rhétorique médiatique populaire voulant que les membres du personnel infirmier soient des héros dépeint les professionnels des soins infirmiers comme étant au-dessus de tout reproche et occulte le rôle qu’ils peuvent jouer pour perpétuer l’injustice sociale, y compris le racisme systémique (Garland et Batty, 2021; Mohammed et coll., 2021). Toutefois, le personnel infirmier peut aussi faire partie intégrante de la solution.

Les membres du personnel infirmier occupent une place prépondérante dans le système de soins de santé, surtout dans des postes où ils ont la possibilité d’être des agents de changement en reconnaissant les problèmes liés aux politiques et aux pratiques qui désavantagent les groupes racisés et ont un effet négatif disproportionné sur eux. Les répercussions du racisme se font sentir dans la population en général, mais aussi parmi les membres du personnel infirmier dans leur milieu de travail, en soins de santé. Le moment est venu pour les membres du personnel infirmier de se rallier et de prendre des mesures pour changer le système.

La Loi canadienne sur les droits de la personne, adoptée en 1985, a rendu illégale la discrimination fondée sur l’origine nationale et ethnique et sur la couleur (ce qui signifie essentiellement la race). Bien que cette loi ait joué un rôle primordial dans la protection de nombreux Canadiens contre les formes les plus manifestes de discrimination, elle est loin d’avoir atteint l’objectif d’éliminer le racisme, tant sur le plan individuel que systémique. De nombreux Canadiens ne reconnaissent pas le fait que ceux qui s’identifient comme Noirs, Autochtones ou de couleur doivent encore surmonter de multiples obstacles, tant pour accéder à des soins de santé optimaux que pour les recevoir. D’innombrables exemples de racisme continuent de se manifester au sein de notre système de soins de santé et sont de plus en plus présents dans les médias publics. Menace également omniprésente pour les droits de la personne, le racisme est documenté dans les institutions municipales, provinciales et fédérales avec lesquelles les soins de santé sont régulièrement en interaction, comme les systèmes de justice pénale et d’enseignement.

Un vent de changement

Certains membres du personnel infirmier se demandent peut être : « Pourquoi le racisme en santé semble-t-il un sujet brûlant maintenant, alors que personne n’en parlait auparavant? » Poser cette question est une première étape importante pour repenser les structures de notre système de soins de santé. Elle nous encourage à réfléchir aux raisons pour lesquelles l’enjeu du racisme n’a pas fait l’objet de discussions ouvertes auparavant et nous met au défi, en tant que personnes, de comprendre les moyens par lesquels ce sujet important a fini par faire la une des médias.

Contexte de la situation

À bien des égards, l’examen dont le racisme fait actuellement l’objet au sein de notre profession a atteint un tournant décisif avec l’attention médiatique généralisée qui a suivi le décès de l’Afro Américain George Floyd le 25 mai 2020. George Floyd, un homme noir du Minnesota soupçonné d’avoir utilisé un faux billet de 20 $, a été tué par un policier, par la suite reconnu coupable de meurtre dans cette affaire. Le policier a appuyé du genou sur le cou de George Floyd afin de le maîtriser physiquement, et a ainsi fini par le tuer. Ce qui ajoute à l’horreur de l’incident, c’est que celui-ci n’aurait probablement pas attiré autant l’attention si une passante ne l’avait pas filmé. La réaction et la prise de conscience ont été palpables. Les protestations du mouvement Black Lives Matter ont pris des proportions sans précédent et ont été largement signalées par les médias. Les médias et les activistes militants ont commencé à s’intéresser à d’autres décès de jeunes Noirs américains aux mains de la police, comme celui de Breonna Taylor, qui avait été abattue dans son appartement deux mois seulement avant la mort de George Floyd. Bien qu’une grande partie de cette action initiale ait eu une portée strictement américaine, elle a jeté les bases d’un examen plus attentif du racisme systémique au Canada également.

Le racisme manifeste n’est pas absent au Canada, et le public a rapidement pris conscience des actes racistes commis par ceux en qui il a le plus confiance : le personnel infirmier et les professionnels de la santé. Quelques semaines après le meurtre de George Floyd par les forces policières américaines, des témoignages ont fait surface en Colombie Britannique faisant état d’un racisme anti autochtone dans les soins de santé. Ces témoignages portaient sur ce qu’on a appelé le jeu du « Juste prix » (The Price Is Right), qui consistait à deviner le taux d’alcoolémie des patients autochtones dans les services d’urgence. En tant qu’infirmières en santé mentale et en toxicomanie, nous avons commencé à nous demander comment des pratiques, des comportements et des valeurs influentes aussi profondément ancrés peuvent changer lorsque les dirigeants du système de santé sont réticents à admettre l’existence même du racisme.

Faire la lumière sur le racisme dans les soins de santé canadiens

Alors que des milliers de personnes se rassemblaient dans les rues du pays pour protester contre le racisme systémique, les témoignages portant sur ce « jeu » ne pouvaient tout simplement pas être ignorés. Nos dirigeants ne pouvaient plus s’en remettre à des notions erronées et à une rhétorique dépassée selon lesquelles les travailleurs de la santé seraient absous du racisme en raison de la bienveillance et de la compassion qui, pensait on, sous tendaient la pratique des cliniciens (Hilario et coll., 2021). Le fait que les comportements racistes fassent trop souvent partie des conversations acceptées, en particulier au sein des groupes dominants homogènes, est une réalité qui saute aux yeux de tous les travailleurs de la santé et qui, en soi, révélait l’ampleur du problème. En tant que Canadiens et membres du personnel infirmier, nous devons faire face à notre propre histoire raciste, y compris celle des politiques et des établissements anti Autochtones auxquels les infirmières et infirmiers ont activement participé (Laroque et coll., 2021).

En tant que Canadiens et membres du personnel infirmier, nous devons faire face à notre propre histoire raciste.

Le moment était venu de faire la lumière sur ce que constatent et vivent au quotidien de nombreuses personnes : le racisme réel et indéniable, qui est omniprésent dans notre système de soins de santé. Pour répondre à ces préoccupations, la Colombie Britannique a mandaté Mary Ellen Turpel Lafond pour mener un examen approfondi indépendant de ces allégations (Turpel Lafond et Johnson, 2021). De ces conclusions est né le rapport In Plain Sight, publié en novembre 2020. Par respect pour les nuances et les détails contenus dans le rapport, nous avons choisi de ne pas résumer ici ses conclusions. Nous vous invitons plutôt à le lire, si ce n’est pas déjà fait. Nous vous encourageons tout particulièrement à le lire si vous n’avez pas entendu des défenseurs des patients racisés parler du racisme dans les soins de santé; si vous faites partie de ce groupe, vous voudrez peut être réfléchir aux questions proposées aux fins de réflexion dans notre article de la semaine dernière.

Le décès de Joyce Echaquan dans un hôpital québécois en septembre 2020 est un autre exemple de racisme apparemment indéniable dans les soins de santé canadiens. Encore une fois, les actions toxiques et mortelles de l’équipe soignante, qui insultait Joyce Echaquan et qui n’a pas répondu à ses appels à l’aide, seraient sans doute passées inaperçues si Mme Echaquan n’avait pas filmé les incidents au fur et à mesure qu’ils se déroulaient (Wylie et coll., 2021). En réponse au tollé, la coroner du Québec a présidé une enquête sur la mort de Joyce Echaquan et a finalement conclu qu’elle serait encore en vie aujourd’hui si elle avait été blanche (Browne, 2021).

Outiller le personnel infirmier pour changer le système

Il est temps que nos établissements de soins infirmiers, comme les facultés, adoptent un programme d’enseignement antiraciste. Les enseignants et les dirigeants peuvent influencer grandement la profession infirmière en intégrant des pratiques axées sur l’équité dans les facultés de sciences infirmières. La formation devrait adopter un programme d’enseignement qui comprend l’histoire de notre profession et les politiques et pratiques racistes qui hantent notre passé, ainsi que la façon dont elles continuent d’influencer les pratiques actuelles (Browne et coll., 2021; Laroque et coll., 2021). Toutes les facultés de sciences infirmières doivent travailler à la mise en place de comités sur la diversité, l’équité et l’inclusion (Zappas et coll., 2021). Les mesures prises par le personnel infirmier ne doivent pas se limiter à cocher une case sur une liste de tâches ou à ajouter un cours supplémentaire, mais plutôt à remanier le système afin d’inclure la perspective des patients qui ont été réduits au silence (Wylie et coll., 2021). Une action forte qui inclut les personnes ayant une expérience vécue est nécessaire. Leurs histoires doivent être racontées.

Un appel à l’action

En se remémorant ces histoires poignantes, comment ne pas se demander : « Que pouvons nous faire maintenant pour reconnaître, combattre et éradiquer le racisme dans les soins de santé »? Tout d’abord, nous pouvons avancer avec confiance que la reconnaissance du problème est la première étape pour aborder et éradiquer le racisme dans les soins de santé et que cette reconnaissance est finalement nécessaire pour guérir collectivement de ses séquelles. Ce qui revient à connaître les noms et les histoires de personnes comme George Floyd, Breonna Taylor, Joyce Echaquan et Brian Sinclair, dont les décès ont fait la une après leurs interactions avec des établissements racistes. Bien d’autres encore sont passés inaperçus. Nous devons également nous pencher sur les histoires de personnes comme Mona Wang, une étudiante en sciences infirmières de l’Université de la Colombie Britannique (UBC) à Okanagan dont la crise de santé a été, en vertu de la Loi sur la santé mentale de la Colombie Britannique, traitée par une policière qui lui a tenu le pied sur la tête dans un hall public après un contrôle de sécurité.

Le personnel infirmier ne peut pas ignorer les problèmes qui subsistent dans les soins de santé et qui sont exacerbés par les déterminants sociaux de la santé, en particulier les services qui sont profondément liés aux forces policières, qui nuisent de façon disproportionnée aux personnes qui s’identifient comme étant noires, autochtones ou de couleur.

Il n’est pas facile de lutter contre le racisme systémique, surtout dans le contexte de soins de santé profondément marqués par des problèmes concomitants comme la COVID-19 et la crise des opiacés. Après la première étape consistant à reconnaître l’existence du racisme systémique, la prochaine question intimidante est la suivante : « Que faire maintenant? » Dans le cadre du court métrage Hearing Our Voices (S’exprimer haut et fort), nous avons dressé une liste non exhaustive de mesures que vous pouvez envisager d’adapter à votre contexte pour entreprendre (ou continuer!) votre parcours d’infirmière ou d’infirmier antiraciste* :

*Pour plus de renseignements sur le terme « anti-racist » (antiraciste), veuillez lire cette discussion du Centre de recherche des libertés civiles de l’Alberta (Alberta Civil Liberties Research Centre).

Références

Browne, A. J. Soumission écrite du 28 mai 2021 : Enquête publique de la coroner du Québec, Vancouver, C. B., 2021. Consulté sur https://www.faq-qnw.org/wp-content/uploads/2021/05/Dr.-Annette-J.-Browne-Expert-Witness-Written-Submission-May-28-2021.pdf

Browne, A. J., Varcoe, C. et Ward, C. « San’yas Indigenous cultural safety training as an educational intervention: Promoting anti-racism and equity in health systems, policies, and practices », International Indigenous Policy Journal, 12(3), 2021, p. 1-26.

Garland, R. et Batty, M. L. « Moving beyond the rhetoric of social justice in nursing education: Practical guidance for nurse educators committed to anti-racist pedagogical practice », Witness: The Canadian Journal of Critical Nursing Discourse, 3(1), 2021, p. 17-30.

Hilario, C. T., Browne, A. J. et McFadden, A. « The influence of democratic racism in nursing inquiry », Nursing inquiry, 25(1), 2018, e12213.

Larocque, C., Foth, T. et Gifford, W. « No more settler tears, no more humanitarian consternation: Recognizing our racist history and present NOW! » Witness: The Canadian Journal of Critical Nursing Discourse, 3(1), 2021, p. 7-10.

Mohammed, S., Peter, E., Killackey, T. et Maciver, J. « The “nurse as hero” discourse in the COVID-19 pandemic: A poststructural discourse analysis », International Journal of Nursing Studies, 117, 2021, 103887.

Turpel-Lafond, M. E. et Johnson, H. « In plain sight: Addressing Indigenous-specific racism and discrimination in BC health care », BC Studies: The British Columbian Quarterly, (209), 2021, p. 7-17.

Wylie, L., McConkey, S. et Corrado, A. M. « It’s a journey not a check box: Indigenous cultural safety from training to transformation », International Journal of Indigenous Health, 2021, 16(1).

Zappas, M., Walton-Moss, B., Sanchez, C., Hildebrand, J. A. et Kirkland, T. « The decolonization of nursing education », The Journal for Nurse Practitioners, 17(2), 2021, p. 225-229.


Michelle Danda, inf. aut., Ph. D.(c), CSPSM(C), a obtenu son diplôme du programme accéléré de baccalauréat en sciences infirmières de l’Université de Calgary en 2008. Elle est infirmière spécialisée en informatique et exerce en soins infirmiers en santé mentale à l’Hôpital Lion’s Gate à North Vancouver, en Colombie Britannique. Elle vit à New Westminster et y élève ses quatre beaux enfants avec son conjoint, qui est aussi infirmier spécialisé en informatique et en santé mentale. Elle est doctorante dans le cadre du programme de sciences infirmières de l’Université de l’Alberta, et sa thèse porte sur l’histoire de l’enseignement en sciences infirmières psychiatriques en Colombie Britannique.

Jessica Key, inf. aut., B. Sc. inf., est citoyenne des nations Musgamakw Dzawada’enuxw et est d’origine britannique et irlandaise. Elle est infirmière autorisée et travaille actuellement comme clinicienne en soins aux patients autochtones, où son travail est axé sur l’adoption accrue de la sécurité culturelle autochtone dans les établissements de soins actifs, sur l’antiracisme et la décolonisation dans les soins de santé, ainsi que sur le soutien et la défense des clients et des familles autochtones. Elle termine actuellement une maîtrise en sciences infirmières à l’Université de la Colombie Britannique, et est aussi fondatrice et directrice de la société Akala.

Claire Pitcher, inf. aut., M. Sc. inf., détient un baccalauréat en sciences de la nutrition et de l’alimentation de l’Université de l’Alberta (2009), un baccalauréat en sciences infirmières (2011) et une maîtrise en sciences infirmières (2017) de l’Université de la Colombie Britannique (UBC). Elle est également membre associé du corps professoral de la faculté des sciences infirmières de la UBC. Elle est descendante de pionniers anglais et irlandais et habite actuellement sur le territoire Musqueam, Skwxwú7mesh (Squamish) et Tsleil-Waututh. Elle est résolue à mettre en application une optique antiraciste et anti oppression à tous les aspects de sa vie personnelle et professionnelle.


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