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« Aucun regret! » : Le directeur général sortant de l’AIIC fait le bilan sur sa vie en soins infirmiers

  
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Plus que jamais, il faut redoubler d’engagement envers la profession

Par Michael J. Villeneuve
9 mai 2022
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Le personnel infirmier est épuisé, mais ce n’est pas le temps de baisser la garde; c’est précisément le moment de mettre les bouchées doubles et de continuer à attirer l’attention sur les lacunes dans la transition de la formation infirmière vers la pratique, ainsi que sur la réglementation, le déploiement, l’emploi et la rémunération du personnel infirmier.

Enfant, au delà des visites habituelles chez le médecin de famille, mes premiers souvenirs des soins de santé remontent à l’époque de ma grand mère, Lydia « Lil » Kruger Daniels Villeneuve. Née à Boston en 1898, elle avait obtenu son diplôme de l’école d’infirmières de l’Hôpital général de Montréal en 1914, bien avant la création des permis d’exercice. Elle a passé le reste de sa vie dans les régions rurales de Kilmar et Grenville, au Québec, et la majeure partie de sa carrière à la Smith Clinic à Hawkesbury, en Ontario, qui était, en 1960, un hôpital respecté de 50 lits.

« J’ai pris ma retraite ce printemps, et en faisant le bilan de ma vie, je peux dire avec fierté et confiance qu’il n’y a aucune autre carrière qui soit plus extraordinaire que la profession infirmière. De toutes les sciences de la santé, c’est la plus noble, la plus intime et la plus aimante », affirme Michael Villeneuve, directeur général sortant de l’AIIC.

Lil était une force de la nature, responsable des soins infirmiers et des services alimentaires. Elle était une cuisinière hors pair. Lorsqu’elle arpentait les couloirs de l’hôpital dans son uniforme blanc amidonné, avec mon jeune frère et moi qui lui tenions chacun une main, le personnel s’arrêtait, le dos contre le mur, la tête légèrement inclinée en la saluant : « Bonjour, Madame Villeneuve. » Je ne me souviens pas l’avoir jamais entendue répondre; elle avançait comme un char d’assaut. Pour être franc, j’imagine que leur comportement tenait plus de la crainte que du respect, parce qu’elle était ferme et ne donnait pas sa place. Elle était petite, robuste, féroce et obstinée.

Mais elle adorait ses petits fils et avait un esprit profondément loyal et un sens de l’éthique du service bienveillant pour ceux qui l’entouraient. Lorsque Grace Hartley, une étudiante en soins infirmiers, est devenue paraplégique après être tombée dans la cage de l’ascenseur en construction, à l’hôpital, l’établissement l’a hébergée dans une maison avec laquelle il partageait une allée étroite. Ma grand mère s’est occupée de Grace jusqu’à la fin de sa vie, lui a fourni des soins, lui a parfois fait la cuisine et a passé du temps avec elle tous les jours pendant des décennies.

Mon frère et moi étions des visiteurs à parader. Je revois Lil ouvrir les portes de la salle d’opération avec le pied parce que ses mains tenaient les nôtres. Les salles d’opération donnaient sur les corridors principaux à l’époque. Elle annonçait au Dr Smith ou au Dr Irwin : « Voici mes petits fils ». Ils interrompaient alors l’opération pour se retourner et nous saluer. C’était une autre époque.

Une carrière en sciences infirmières

C’est au cours de ces premières expériences que j’ai été fasciné par la vue, l’odeur (d’éther!) et l’intrigue que cachaient ces portes battantes avec tous ces gens en uniforme et portant un masque. Les chirurgiens étaient, bien sûr, des hommes, et les aides, bien entendu, des femmes. J’ai décidé à ce moment là que je deviendrais chirurgien, conformément au rôle des hommes, et c’est devenu mon rêve professionnel.

Mais en 1978, j’ai fait mon entrée dans le domaine des soins de santé comme préposé aux soins à l’Hôpital Montfort, à Ottawa. Mon premier quart de travail était au service des urgences, et je n’étais pas là depuis plus de quelques heures, j’en suis certain, lorsque j’ai réalisé que ce que faisaient les chirurgiens ne m’intéressait pas vraiment. J’observais les infirmières. Elles étaient comme la plupart des infirmières des services d’urgence : intelligentes, vives d’esprit et rusées comme des renards, elles n’avaient pas peur de s’exprimer et prenaient des décisions. Ce moment fut lui aussi important dans ma vie, car je n’ai plus jamais envisagé sérieusement la médecine, et je n’ai jamais regardé en arrière.

J’ai pris ma retraite ce printemps, et en faisant le bilan de ma vie, je peux dire avec fierté et confiance qu’il n’y a aucune autre carrière qui soit plus extraordinaire que la profession infirmière. De toutes les sciences de la santé, c’est la plus noble, la plus intime et la plus aimante. C’est celle qui exige le tissage le plus complexe d’art et de science, d’intelligence, de courage, d’intégrité et d’innovation. Pour bien réussir, il faut faire don de soi, profondément. Je n’avais pas encore cinq ans quand ma grand mère me montrait l’âme du métier, mais je ne m’en rendais pas compte; elle était intelligente, courageuse, coriace et avait un cœur d’or sous cet air de bravade.

Ma carrière m’a fait passer des soins pratiques fournis aux patients vulnérables en pleine nuit à un travail passionnant et influent en administration, en enseignement, en sciences et en élaboration de politiques à l’échelle nationale et internationale. Et la cerise sur le gâteau? Le public nous fait confiance et nous respecte plus que tout autre corps professionnel. Qui nierait aimer ce genre de pouvoir que nous confère le public année après année? C’est de l’or en barre.

La crise des ressources humaines en santé

Ces observations optimistes sur les soins infirmiers peuvent sembler aller à l’encontre de la crise des ressources humaines en santé qui menace les systèmes de soins de santé ce printemps. Si je semble faire fi de la souffrance du personnel infirmier qui nous entoure, ce n’est pas le cas. Le personnel infirmier a rarement été mis à l’épreuve comme il l’est maintenant. Ma propre carrière a été interrompue en raison de séquelles physiques, mentales et émotionnelles découlant de la pandémie de COVID-19, et je ne peux pas dire que je suis à l’avant-garde, comme le sont les infirmières et infirmiers en établissements de soins. Mais la souffrance n’est pas une compétition, et toute la société souffre de bien des façons qui, je présume, prendront des années à décortiquer et à comprendre. Les conséquences de la pandémie sur la santé mentale à elle seule sont stupéfiantes, et des millions de gens au Canada pleurent la perte d’un être cher, de leur propre santé, d’un emploi, de leurs habitudes et des relations sociales normales qui nous soutiennent. Des pertes et des deuils à n’en plus finir. Partout.

Mais la souffrance et même le désespoir que je constate chez tant d’infirmières et infirmiers ne sont pas liés à la profession même. Ils ont trait aux conditions d’exercice qui, effectivement, sont particulièrement mauvaises en ce moment. Mais, nous devons faire la distinction entre les deux, aussi difficile que cela puisse être. Pourquoi? Parce que le public a besoin de nous, et que sans nous, les systèmes de santé s’effondrent. C’est aussi simple et profond que cela. Les patients souffrent de problèmes de santé qui nécessitent un traitement médical dans un hôpital ou un autre établissement. Mais ils y restent parce qu’ils ont besoin de soins infirmiers. Quel que soit le milieu, lorsque les soins ne sont pas offerts par du personnel infirmier engagé, satisfait, suffisant et compétent, l’état des patients s’aggrave, les gens se blessent, et ils sont trop nombreux à perdre la vie.

Occuper la fonction de directeur général de l’AIIC n’était pas dans mes plans, mais ce fut l’un des plus grands honneurs de ma vie.

Depuis plus de deux ans, le public scrute la profession infirmière à la loupe, comme jamais auparavant. Il constate notre travail acharné et notre dévouement. Il voit aussi, tout comme les employeurs et les gouvernements, le prix élevé que nous payons tous. C’est en partie pour cette raison que des groupes comme l’Association des infirmières et infirmiers du Canada (AIIC) en partenariat avec l’Association médicale canadienne, SoinsSantéCAN et la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et infirmiers et d’autres exercent des pressions incessantes pour faire cesser l’hémorragie associée à la crise des ressources humaines en santé dans ce pays. Nous avons l’attention des gouvernements, ils sont prêts à s’investir pour la stabilité, et certaines des stratégies de maintien en poste que nous avons proposées sont enfin mises en œuvre.

Le personnel infirmier est épuisé, mais ce n’est pas le temps de baisser la garde; c’est précisément le moment de mettre les bouchées doubles et de continuer à attirer l’attention sur les lacunes dans la transition de la formation infirmière vers la pratique, ainsi que sur la réglementation, le déploiement, l’emploi et la rémunération du personnel infirmier. Des milliers d’infirmières et d’infirmiers partout au pays conservent leur permis et leur autorisation d’exercer, mais ne pratiquent pas. Pourquoi? Des dizaines de milliers d’autres travaillent à temps partiel parce qu’ils ne peuvent endurer les conditions du travail à temps plein. Des infirmières et infirmiers chevronnés formés à l’étranger et qui veulent travailler ont du mal à entrer dans la pratique réglementée. Et partout au pays, l’attente est longue pour être admis à de nombreuses facultés de sciences infirmières. Nous avons besoin de plus de places, de plus de professeurs et de stages cliniques adéquats. Il est vrai que ces problèmes ne sont pas faciles à résoudre. Mais ils causent l’interférence et les conditions qui touchent les soins infirmiers. Ce ne sont pas les soins infirmiers eux mêmes qui sont le problème.

Manquons nous vraiment de personnel infirmier en général? Le Canada recense 449 000 infirmières et infirmiers, mais il y a pénurie de soins infirmiers dans de nombreuses régions à l’heure actuelle. Avec un tel capital humain radicalement sous utilisé dans le secteur des soins infirmiers et en l’absence d’une planification pancanadienne quelconque en matière de ressources humaines en santé, comment pouvons nous vraiment le savoir? Nous ne savons même pas de combien d’infirmières ou d’infirmiers nous avons besoin ou même où ils seront affectés par spécialité ou par région. Un plan visant à stabiliser à long terme les ressources humaines en santé se fait attendre depuis longtemps.

Bien que nous soyons épuisés et que bon nombre d’entre nous se sentent l’âme détruite, devinez quoi : les demandes d’admission dans les facultés des sciences infirmières montent en flèche dans de nombreux territoires ou provinces. Tout comme j’observais ces infirmières en 1978, le public nous scrute sous l’angle de la génération de la COVID 19 en 2022, et se dit : « C’est ça que je veux faire ». Il voit le noble travail qu’est la profession infirmière; il ne constate ni ne comprend vraiment les conditions de la pratique. Il veut simplement être comme nous. C’est magique lorsque l’on se projette au delà du brouillard des deux dernières années. Il est difficile de se l’imaginer, mais cette époque passera son chemin, et la profession attirera toujours des dizaines de milliers de personnes au Canada chaque année.

Un privilège et un honneur

Pendant de nombreuses années, j’ai travaillé dur dans des rôles d’élaboration de politiques pour faire avancer des idées et des stratégies visant à protéger et à renforcer la profession que j’aime. Ce travail au rythme effréné a été difficile, intense et complexe, et je n’aurais jamais cru que j’aurais le privilège d’en faire partie. Occuper la fonction de directeur général de l’AIIC n’était pas dans mes plans, mais ce fut l’un des plus grands honneurs de ma vie.

En cours de route, j’ai rencontré des êtres humains parmi les plus extraordinaires, des gens pleins d’idées, d’énergie et d’enthousiasme pour les soins de santé. Certains étaient mes brillants étudiants, d’autres des infirmières ou infirmiers chevronnés qui m’ont servi de mentor, d’autres des collègues à l’AIIC et dans d’autres milieux, et d’autres encore étaient des modèles que j’admirais de loin. Je sais que la volonté de stabiliser, de soutenir et de faire progresser les soins infirmiers mobilise une énergie considérable, et nous devons rassembler le meilleur de cette énergie en ce moment.

Nous sommes entre de très bonnes mains. Même si le rôle exceptionnel de directeur général me manquera, le hasard fait bien les choses, et après une carrière passionnante, je suis heureux de vous passer le relais à vous tous. Je ne regrette rien, et je n’aurais voulu d’aucune autre carrière. Après de nombreuses années sous les feux de la rampe, je vous encouragerai avec fierté, depuis les coulisses, en cette Semaine nationale des soins infirmiers. À vous de jouer maintenant : célébrez en grande pompe la profession cette semaine, puis continuez à porter le flambeau, je vous en prie!


Michael J. Villeneuve, M. Sc., inf. aut., FAAN, est le directeur général sortant de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada. Il a pris sa retraite en mars 2022.


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