juil. 08, 2019
Par Lynda Balneaves, inf., Ph.D.

Le cannabis médicinal au Canada depuis sa légalisation

iStock.com/FatCamera

Enseignements tirés :

  • La légalisation du cannabis a causé quelques difficultés, entre autres en ce qui concerne l’accès des patients à ce produit sur le marché du cannabis récréatif et l’offre limitée de certains produits.
  • Harmonization of national, provincial/territorial and institutional policies related to medical cannabis is needed to ensure there is appropriate and equitable access to cannabis for therapeutic purposes for all patients.
  • Le rôle du personnel infirmier dans les soins aux patients consommant du cannabis médicinal est de plus en plus reconnu; les infirmières et infirmiers doivent se tenir au courant des nouvelles données probantes qui émergent et plaider pour une formation et des politiques adaptées permettant de fournir des soins sûrs et éclairés.

En octobre dernier, après des mois de débats et de consultations publiques, le Canada a légalisé le cannabis récréatif avec la proclamation de la Loi sur le cannabis, emboîtant ainsi le pas à l’Uruguay et à de nombreux États américains. Avec cette loi fédérale, la population canadienne a à présent accès à du cannabis récréatif dont la production, la distribution et la vente sont contrôlées dans l’ensemble du pays. La réglementation afférente à la Loi précise les façons dont on peut accéder au cannabis récréatif et médicinal et dont on peut l’acheter et le consommer. Le but est de rationaliser le contrôle du cannabis récréatif et médicinal au Canada, de protéger le public contre les méfaits associés au marché illégal et d’éviter les interactions avec le système judiciaire. De mon point de vue, cette inflexion importante des politiques a traversé une phase initiale compliquée et a entraîné certaines difficultés tant pour les patients que pour les professionnels de la santé.

Ce qui n’a pas changé, c’est qu’au Canada, les personnes qui ont un problème de santé pour lequel le cannabis est indiqué peuvent, avec l’aide d’un médecin ou d’une infirmière ou d’un infirmier praticien, s’inscrire auprès d’un ou de plusieurs des quelque 100 producteurs autorisés pour recevoir chez eux, par messager, leur approvisionnement en cannabis pour trente jours. Ils peuvent également continuer à choisir dans une vaste gamme de produits incluant du cannabis frais ou séché, des graines, des produits topiques et des extraits ou des huiles. Bien qu’aisément accessibles sur le marché illicite, les aliments au cannabis ne deviendront légaux que fin 2019.

Les patients qui achètent du cannabis sans autorisation

Depuis la légalisation, les patients peuvent acheter du cannabis à des fins thérapeutiques dans des magasins de détail ou sur des sites Web sans avoir à s’inscrire auprès d’un producteur autorisé ou à présenter de certificat médical. Au premier abord, l’accès au cannabis médicinal semble s’être ainsi rationalisé, mais ce qui arrive, c’est que des patients achètent du cannabis récréatif pour usage thérapeutique sans consulter préalablement un professionnel de la santé. Si on a de plus en plus de données probantes sur les effets du cannabis sur la santé, on en a aussi de plus en plus sur le nombre de problèmes de santé pour lesquels le cannabis est contre-indiqué et sur les médicaments avec lesquels on sait que certains cannabinoïdes interagissent (par exemple, le cannabidiol, ou CBD, interagit avec le coumadin). Beaucoup de gens, y compris des professionnels de la santé, ne savent pas que le cannabis récréatif peut contenir des niveaux de contamination microbienne ou chimique problématiques pour certains patients, ceux dont le système immunitaire est affaibli, par exemple. Par ailleurs, un nombre croissant de patients essayent de déterminer seuls, sans supervision par un professionnel de la santé, le type de cannabis ainsi que la formulation et le dosage les mieux adaptés et les plus sûrs pour eux, compte tenu de leur problème de santé. Ce n’est pas ainsi qu’on devrait accéder à du cannabis médicinal.

Des difficultés logistiques sont également apparues avec la légalisation du cannabis, dont, en premier lieu, des problèmes d’approvisionnement. De nombreux producteurs autorisés à travers le Canada rapportent des pénuries sur les marchés du cannabis médicinal et récréatif, surtout pour des produits à forte teneur en CBD. Cette pénurie vient peut-être de ce que les consommateurs ont fait des réserves, en plus du manque de stock initial. On m’a aussi dit que le droit d’accise d’un dollar par gramme sur le cannabis médicinal et récréatif a rendu les produits du cannabis légaux inabordables pour beaucoup de patients, en particulier ceux qui dépendent de prestations d’invalidité de longue durée pour vivre. Certains d’entre eux peuvent se tourner vers le marché illégal pour se procurer du cannabis à prix abordable, au risque de participer à des activités criminelles et de consommer des produits potentiellement contaminés par des pesticides, des herbicides et des substances réglementées dangereuses. Pour ceux qui achètent du cannabis médicinal sur le marché du cannabis récréatif, l’impossibilité de déclarer ces achats au titre de leur assurance maladie ou dans leur déclaration de revenus pose également problème.

L’un des aspects positifs de la nouvelle réglementation, cependant, est que les patients peuvent maintenant transférer leur inscription d’un producteur autorisé à un autre ou même avoir plusieurs producteurs, ce qui accroît leurs options et leur facilite l’accès à des produits du cannabis à des fins thérapeutique.

Confusion au sujet de la réglementation

Il reste beaucoup de confusion et d’incertitudes parmi le personnel infirmier quant à l’autorisation, à la distribution et à l’administration de cannabis médicinal dans le cadre de la nouvelle réglementation sur le cannabis. Si les infirmières et infirmiers praticiens (IP) sont autorisés, au niveau fédéral, à fournir un certificat médical à un patient dont ils s’occupent et qui a besoin de cannabis, le problème est que, pour ce faire, il faut que la réglementation provinciale ou territoriale leur permette de donner une autorisation pour du cannabis médicinal. Actuellement, aucune politique ne permet aux IP de la Colombie-Britannique, de l’Alberta et du Québec d’autoriser le cannabis médical, et ce, même si tous les IP au Canada sont à présent autorisés à prescrire des médicaments contrôlés, des opioïdes par exemple. Beaucoup de médecins canadiens hésitant encore à autoriser le cannabis, les IP pourraient être le seul espoir, pour certains patients, d’avoir accès légalement à du cannabis médicinal ainsi qu’aux consultations et au suivi nécessaires. De mon point de vue, les organismes de réglementation de la profession infirmière au Canada devraient par conséquent s’assurer que les IP ne soient pas indûment limités et recommander la formation et le perfectionnement qui leur permettront d’étendre leur champ de pratique en ce qui concerne le cannabis.

L’absence d’harmonisation entre les politiques fédérales, provinciales et territoriales et institutionnelles sur les endroits où le cannabis médicinal peut être utilisé ou non et sur qui a le droit d’aider les patients à consommer du cannabis amplifie encore la confusion. La réglementation fédérale autorise la consommation de cannabis médicinal en milieu hospitalier ou dans un lieu public, mais les provinces et les territoires n’ont pas tous les mêmes définitions de ce qui constitue un « hôpital » ou un « lieu public ». Qui plus est, de nombreux hôpitaux, établissements de soins et organismes ont interdit la consommation de cannabis par les patients ou interdit au personnel infirmier de participer à certaines activités, comme l’administration de cannabis médicinal. Par conséquent, certains patients ne peuvent pas accéder à un agent thérapeutique qu’ils ont la permission d’utiliser, et le personnel infirmier a les mains liées et ne peut pas leur donner accès à du cannabis médicinal. J’encourage les infirmières et infirmiers à défendre le droit de leurs patients à accéder à du cannabis, quel que soit l’endroit où ils sont soignés, et à collaborer avec les établissements et les gouvernements locaux pour s’assurer que le cannabis médicinal n’est pas soumis aux politiques visant à limiter la consommation de cannabis à des fins récréatives. Le personnel infirmier devrait également encourager ses organismes de réglementation à créer des politiques alignées sur la réglementation fédérale et qui l’aident à exercer au maximum de ses compétences afin qu’aucun patient ne se voie refuser l’accès à du cannabis médicinal autorisé.

Le rôle de la profession infirmière commence à être reconnu

La bonne nouvelle, c’est qu’avec l’adoption de la Loi sur le cannabis, le rôle du personnel infirmier et des autres professionnels de la santé dans les soins aux patients qui consomment du cannabis est de plus en plus reconnu. Cette reconnaissance a entraîné une multiplication des occasions de perfectionnement visant à améliorer la connaissance qu’ont les professionnels de la santé du cannabis récréatif et médicinal, même si certains programmes d’études postsecondaires et supérieures au Canada semblent être à la traîne pour ce qui est d’intégrer le cannabis dans leur enseignement. Les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont en outre choisi de financer en priorité les recherches sur la surveillance des effets de la réglementation du cannabis sur la société et la santé publique ainsi que celles sur le potentiel thérapeutique du cannabis pour tout un éventail de maladies et de populations. L’annonce récente par les IRSC du financement de dix subventions d’équipe nationales pour des recherches sur le cannabis est un pas dans la bonne direction pour faire progresser nos connaissances sur les avantages et les risques éventuels tant du cannabis récréatif que du cannabis médicinal.

J’exhorte les infirmières et infirmiers de partout au Canada à se tenir au courant des progrès dans la recherche sur le cannabis et à collaborer avec leurs employeurs et leurs organismes de réglementation au fur et à mesure que les données probantes sur le cannabis et les politiques connexes évoluent. Nous pourrons ainsi nous assurer que la population canadienne pourra se procurer et consommer adéquatement, équitablement et sans complications du cannabis médicinal et qu’elle recevra des renseignements exacts quant aux risques et avantages potentiels de cette substance complexe.

Ressources complémentaires :

Association des infirmières et des infirmiers du Canada. La réduction des méfaits de la consommation de cannabis à des fins non médicales [PDF, 722,5 Ko], 2017.

National Academies of Sciences, Engineering and Medicine. The Health Effects of Cannabis and Cannabinoids: The Current State of Evidence and Recommendations for Research, 2017.

Société de protection des infirmières et infirmiers du Canada. Access to Cannabis for Medical Purposes: What Every Nurse Should Know, 2018

Santé Canada. Renseignements destinés aux professionnels de la santé : Le cannabis (marihuana, marijuana) et les cannabinoïdes [PDF, 722,5 Ko], 2018.

Lynda G. Balneaves, inf. aut., Ph. D., est professeure agrégée au Collège de sciences infirmières, Faculté des sciences de la santé Rady, Université du Manitoba, et directrice adjointe du Canadian Consortium for the Investigation of Cannabinoids (consortium canadien de recherche sur les cannabinoïdes).
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