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La recherche sur le cannabis médical, c’est un défi

  
https://www.canadian-nurse.com/blogs/cn-content/2017/01/02/the-challenges-of-medical-cannabis-research

Une chercheuse craint que les recherches sur le cannabis continuent de porter sur les méfaits sociaux associés à sa consommation à des fins récréatives, aux dépens des avantages thérapeutiques potentiels du cannabis médical.

janv. 02, 2017, Par: Laura Eggertson
Lynda Balneaves writing in a workbook
Teckles Photography Inc.
Lynda Balneaves urges her nursing colleagues to have an open mind when it comes to cannabis and its uses.

Chaque fois que Lynda Balneaves parle de ses recherches sur l’utilisation du cannabis à des fins médicales, elle se prépare aux rires habituels. Puis à une demande d’échantillons, ou une insinuation sur sa consommation.

« Mais après, ça devient sérieux », ajoute Mme Balneaves, professeure agrégée au collège de sciences infirmières de la Faculté des sciences de la santé Rady de l’Université du Manitoba. « Les gens commencent à voir que le cannabis médical est devenu un sujet important au Canada. Les questions qui se posent sont nombreuses, les inconnues aussi. »

L’engagement du premier ministre Trudeau à légaliser et réglementer la marijuana pour en restreindre l’accès a attiré l’attention sur le cannabis, tant comme drogue à usage récréatif que comme agent thérapeutique. Il a aussi laissé le personnel infirmier et les autres fournisseurs de soins de santé dans le brouillard quant à leur rôle et face aux nombreuses questions qu’ils se posent sur l’éventuelle valeur thérapeutique du cannabis et sur le dosage et le mode d’administration les plus efficaces d’un point de vue médical.

« Pour le moment, nous ne savons pas quelles variétés et quels dosages conviennent et quelle sorte est à préconiser : celle qui se vaporise, celle qui se fume ou celle qui s’ingère », avoue Mme Balneaves. « Il nous reste beaucoup de recherches à faire. »

Pour Mme Balneaves, qui étudie les façons dont les Canadiens se procurent du cannabis médical et l’utilisent, la promesse du gouvernement de légaliser la marijuana marque un changement culturel qui fera évoluer, espère-t-elle, les attitudes qui compliquent les recherches dans ce domaine depuis le début de sa carrière. « C’est un médicament fortement stigmatisé. »

Jusqu’à maintenant, une part importante de la recherche a porté sur les méfaits sociaux et les risques physiologiques de la consommation à des fins récréatives. Les recherches limitées sur son utilisation à des fins médicales ont porté sur des dérivés synthétiques, comme le nabilone. « Nos connaissances sur l’utilisation de la plante entière, sous une forme ou une autre, pour traiter des maladies et soulager des symptômes et des effets secondaires sont donc lacunaires », affirme Mme Balneaves.

L’une des raisons, explique-t-elle, est que le cannabis étant illégal, les chercheurs ont eu du mal à s’en procurer pour étudier la plante complète. De plus, les médecins hésitaient à aiguiller leurs patients vers des essais cliniques, et les chercheurs peinaient à trouver du financement pour mener de grandes études. « Beaucoup de groupes d’examen ne voient pas nécessairement cet axe de recherche comme important. Ils pensent que les risques sociaux l’emportent sur les avantages potentiels. »

Des déclarations du milieu médical, aux É.-U. et au Canada, ont renforcé l’idée que le cannabis médical ne valait pas la peine d’être étudié. Au départ, l’American Medical Association (AMA) et l’Association médicale canadienne (AMC) ont déclaré qu’il y avait peu d’indications de l’efficacité du cannabis pour soulager la douleur ou les nausées ou à d’autres fins médicinales. L’AMA appuie la classification du cannabis dans l’Annexe I aux États-Unis, qui en fait une substance contrôlée, ce qui indique un potentiel élevé d’abus et de méfaits.

Cependant, en 2013, l’AMA a publié un énoncé de politique demandant une révision de cette classification et

d’autres études judicieuses et bien contrôlées sur la marijuana et les cannabinoïdes connexes chez les patients qui ont de graves problèmes de santé pour lesquels, selon des données probantes précliniques, empiriques et contrôlées, ces substances pourraient être efficaces et l’utilisation des résultats de ces études pour comprendre et traiter les maladies. [TRADUCTION]

Deux ans plus tard, en juillet 2015, le JAMA a publié une série de recherches et de recensions des écrits selon lesquels certains éléments montrent l’utilité du cannabis médical dans des cas de douleur chronique et neuropathique et de spasticité liée à la sclérose en plaques.

L’AMC n’est toujours pas convaincue que les médecins devraient promouvoir le cannabis pour les patients. Dans le mémoire qu’elle a présenté en août 2016 au Groupe de travail sur la légalisation de la marijuana, l’AMC faisait valoir que

les éléments de preuve cliniques sur les bienfaits médicaux sont toutefois limités et les documents d’orientation sur l’usage à des fins thérapeutiques, y compris les indications, la puissance (taux de THC, de CBD), les interactions médicamenteuses et les effets indésirables, sont toutefois très peu nombreux.

La bonne nouvelle, croit Mme Balneaves, est que l’AMC presse maintenant Santé Canada d’appuyer des recherches rigoureuses sur les effets du cannabis employé à des fins médicales. Elle craint néanmoins qu’une fois le cannabis légalisé, de nombreux médecins quittent le domaine du cannabis médical, en particulier faute de lignes directrices en matière de dosage et d’administration. Beaucoup de patients se soigneront donc eux-mêmes, sans supervision. 

C’est là que Mme Balneaves pense que le personnel infirmier pourrait jouer un plus grand rôle. Il est parfaitement placé pour discuter avec les patients des éventuels avantages thérapeutiques du cannabis médical et pour apprendre quels éléments de leur contexte social et de leur santé amènent les gens à en consommer, affirme-t-elle. Si des patients prennent déjà du cannabis, à des fins récréatives ou thérapeutiques, les infirmières ou infirmiers devraient les suivre pour voir si c’est bénéfique ou non.

Il est important, croit-elle, que le personnel infirmier commence par s’informer sur le cannabis médical en suivant en ligne des cours comme ceux qu’offre le Consortium canadien pour l’Investigation des Cannabinoïdes. Il devrait aussi se renseigner sur les données actuelles, en particulier celles qui concernent les patients souffrant de douleurs, de nausées et de vomissements causés par un traitement pour le VIH/sida ou un cancer, ou de spasmes musculaires et de crises d’épilepsie causés par la sclérose en plaques, l’épilepsie ou d’autres maladies. 

Il revient également au personnel infirmier d’informer les patients des risques, ajoute-t-elle. De plus en plus de données montrent que l’usage de cannabis peut aggraver les problèmes de santé mentale, causer une dépendance et nuire au développement du cerveau chez les moins de 25 ans. « Nous ne savons pas encore en quoi les risques pour la santé diffèrent selon que le cannabis est fumé, vaporisé ou ingéré. » On devrait aussi informer les personnes qui souffrent d’asthme ou d’autres problèmes touchant leurs fonctions respiratoires que fumer du cannabis peut aggraver leur état. Si un patient rapporte une consommation telle de cannabis qu’elle nuit à son travail ou ses études, à sa motivation, à sa capacité d’arriver à l’heure et de conserver un emploi ou à une relation, le personnel infirmier doit intervenir et en parler avec lui.

Bien que le dosage ne fasse l’objet d’aucune ligne directrice fondée sur des données probantes, la majorité des médecins et des infirmières et infirmiers praticiens qui autorisent l’usage de cannabis médical suggèrent généralement aux patients de commencer par une faible dose, en notant le soulagement qu’il leur apporte, puis d’augmenter progressivement la dose si nécessaire.

Fin septembre, près de 100 000 Canadiens étaient inscrits au programme de marijuana médicale de Santé Canada. La consommation à des fins récréatives est beaucoup plus répandue, et c’est sur ce type d’utilisation qu’ont porté beaucoup des recherches et des politiques jusqu’à maintenant.

Une réunion organisée en octobre par le Centre canadien de lutte contre les toxicomanies, à laquelle participaient des responsables des politiques, des agents chargés de l’application de la loi, des chercheurs et des professionnels de la santé, portait surtout sur les méfaits potentiels de l’usage de cannabis à des fins récréatives. Selon Mme Balneaves, qui y assistait en tant que chercheuse et représentante de l’AIIC, l’objectif était d’établir un programme national de recherche sur les effets sur la santé du cannabis non médical en réponse à sa légalisation imminente au Canada. La sécurité publique, la santé mentale, la promotion de la santé, la prévention et la réduction des méfaits sont les principaux thèmes identifiés pour les recherches à venir. Mme Balneaves avoue qu’elle aimerait que le cannabis médical reçoive autant d’attention, car elle redoute que la légalisation le fasse disparaître de la liste des priorités pour la recherche au Canada. Elle élabore avec des collègues des programmes de formation destinés aux infirmières et infirmiers praticiens, pour les aider à prendre des décisions cliniques en ce qui concerne le cannabis médical.

Lors d’une activité sociale, l’an dernier, Mme Balneaves a rencontré des proches d’un homme qui prend du cannabis pour composer avec une tumeur au cerveau. Contrairement aux gens qui commencent par ricaner quand elle leur explique ce qu’elle étudie, cette famille l’a immédiatement questionnée sur les dernières recherches sur le cannabis médical. « C’est souvent comme ça que ça se passe avec des patients ou des membres de leur famille : ils prennent le cannabis médical au sérieux », explique-t-elle. « Il contribue au confort du patient et à sa qualité de vie, et ils ne voient pas ce qu’il y a de drôle à cela. »


Laura Eggertson est journaliste indépendante à Ottawa.

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