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MARS 2010 • PROFIL

Angela Cooper Brathwaite (Photo: Teckles Photography Inc.)Sage-femme et infirmière en santé communautaire à Trinité, la mère d’Angela Cooper Brathwaite aimait beaucoup lui parler de son travail, et, des décennies plus tard, ces souvenirs sont encore bien vivants. L’une de ces anecdotes dépeint les horreurs de la variole. À l’époque, on ne possédait pas de vaccin contre cette maladie mortelle. « On mettait les plus malades dans des camions pour les amener mourir dans des endroits isolés, raconte Mme Brathwaite. Des personnes en santé les accompagnaient pour les soigner, sachant très bien qu’elles en mourraient aussi. »

Elle se souvient aussi d’un accouchement avec présentation par le siège. La mère de Mme Brathwaite a placé la femme, folle de douleur, dans une meilleure position, puis elle a délicatement tourné le bébé à l’intérieur.

« Je n’ai pas vraiment compris la complexité de la manœuvre avant de devenir moi-même sage-femme », dit-elle.

Mme Brathwaite a suivi les traces de sa mère; le désir d’aider les autres semble héréditaire chez elle. Peu après avoir entamé sa carrière à Trinité, elle a décidé d’émigrer au Canada. Elle est arrivée à Terre-Neuve le jour de l’Action de grâce en 1975, peu habituée au froid, mais prête à occuper son premier emploi. (Formée principalement selon le système britannique, elle a pu pratiquer ici sans études supplémentaires.)

En raison d’une grave pénurie d’infirmières à l’hôpital de St. Anthony, une petite localité juste au sud de la pointe la plus septentrionale de Terre-Neuve, Mme Braithwaite était la seule infirmière autorisée en service la nuit dans la salle d’obstétrique. Elle pouvait compter sur l’appui de deux infirmières auxiliaires autorisées, mais les nuits étaient longues, raconte-t-elle.

Ensuite, elle est allée travailler au centre du Labrador, dans une communauté autochtone de North West River, reliée à l’hôpital le plus proche par un pont piétonnier suspendu. (Aujourd’hui, un solide pont permet aux ambulances de traverser la rivière.) De retour à Terre-Neuve six mois plus tard, elle s’est établie à Roddickton à titre d’infirmière gestionnaire régionale pour les soins primaires et la santé communautaire. Sept communautés semi-isolées dépendaient du centre de santé, et Mme Brathwaite y a fondé un centre pour femmes en santé.

L’isolement lui a offert une certaine autonomie qui lui avait manqué. « À Trinité, les sages-femmes pouvaient prescrire des médicaments aux patientes. Nous pratiquions nous-mêmes les épisiotomies et faisions les points de suture. Nous enseignions aux résidents en médecine comment faire un accouchement avec présentation par le siège. La seule chose que nous ne faisions pas, c’était utiliser des forceps », raconte-t-elle. Désormais, elle exploitait plus pleinement ses compétences et appelait seulement le médecin lorsqu’elle avait besoin d’un coup de main pour un accouchement.

Angela Cooper Brathwaite (Photo: Teckles Photography Inc.)Mme Brathwaite a passé la plus grande partie des années 80 à Winnipeg où elle a enseigné et travaillé dans les salles de maternité, avant de s’établir en Ontario pour offrir des soins infirmiers en santé mentale à Whitby et des services d’obstétrique à Ajax. Elle a occupé des postes de direction pour plusieurs programmes au Lakeridge Health Oshawa General Hospital dans les années 90.

Aujourd’hui, à titre d’infirmière en santé publique et de gestionnaire du programme de nutrition au service de santé de la région de Durham, elle s’intéresse principalement à la prévention des blessures et à l’usage abusif de substances. Comme la région compte de vastes secteurs ruraux et urbains, ses programmes de sensibilisation portent tant sur le matériel agricole et les véhicules tout terrain que sur les véhicules automobiles. (Elle préconise des modifications de la Loi sur les véhicules tout terrain afin de les interdire aux enfants.) Elle n’hésite pas à se servir d’outils modernes comme YouTube pour passer des messages sur des choix favorables à la santé afin de lutter contre les effets de l’usage abusif de drogues, qui croît parmi les jeunes citadins.

Seize infirmières en santé publique relèvent d’elle, et elle ne tarit pas d’éloges à leur sujet. Elles ont préconisé l’adoption par la province de deux projets de loi entrés en vigueur en 2009 : le projet de loi 118 interdit l’utilisation au volant d’appareils portables avec écran d’affichage. Le projet de loi 126, devenu la Loi sur la sécurité routière, cible les conducteurs dont le taux d’alcoolémie se situe entre 0,05 et 0,08, de même que ceux dont le permis de conduire est suspendu, leur véhicule pouvant être saisi pour une semaine s’ils prennent le volant.

En 2006, une campagne semblable a donné lieu à l’adoption d’une loi attendue depuis longtemps en Ontario et visant à rendre obligatoire la ceinture de sécurité pour tous les passagers d’un véhicule. La loi est entrée en vigueur quelques mois seulement après l’accident qui a coûté la vie à quatre passagers d’une minifourgonnette surchargée au nord-ouest de Toronto.

Le nombre excessif de piétons blessés ou tués à Toronto depuis quelques mois la préoccupe également : ces tragédies sont évitables. Des automobilistes ne respectent pas le Code de la route et se laissent distraire par leurs passagers, affirme-t-elle. Elle souhaite également que les piétons concentrés sur leur cellulaire ou leur lecteur MP3 ou qui traversent la rue n’importe où soient plus attentifs. « Chaque rue qu’ils traversent met leur vie en péril, parce qu’un véhicule automobile peut devenir une arme mortelle », explique-t-elle.

En qualifiant ces collisions d’« accidents », nous permettons aux piétons et aux conducteurs de se dérober à leurs responsabilités, explique-t-elle. Elle voudrait que les médias lancent une campagne de sensibilisation pour rappeler à tous les rudiments de la sécurité routière et la nécessité d’être très attentif lorsqu’on traverse la rue.

Vu le nombre d’enfants et de personnes âgées et handicapées gravement ébouillantés, son groupe a pris d’autres initiatives. C’est ainsi que la province a modifié le code provincial du bâtiment afin que la température de l’eau dans les nouveaux bâtiments résidentiels n’excède pas 49 oC. (Les brûlures au troisième degré se produisent en cinq secondes ou moins à 60 oC, et les personnes ébouillantées comptent pour 70 % des hospitalisations pour brûlure au Canada et 45 % des visites à l’urgence.)

Avec toutes ces réalisations, qui croirait que Mme Brathwaite ne travaille que depuis dix ans en santé publique? Outre qu’elle était sûrement prédestinée à cette carrière, elle a aussi eu le temps de faire des études doctorales en sciences infirmières à l’Université de Toronto.

« J’adore la poussée d’adrénaline que provoquent l’élaboration des politiques et la défense de certaines causes, avoue-t-elle. Je peux tirer parti de mes connaissances, de mon expérience et de mes compétences à titre de membre de la RNAO pour les affaires sociopolitiques et dans mon programme de doctorat. »

Mme Brathwaite a eu sa large part de fortes expériences dans le travail de lutte contre les infections. Dans sa région, plus de 10 000 personnes ont été mises en quarantaine pendant l’épidémie de SRAS en 2003. Elle a aidé et conseillé une partie de ces personnes, elle a aidé le personnel à résoudre des problèmes et elle a dirigé une équipe de professionnels de la santé. « Le climat de travail était relativement calme, raconte-t-elle. Le SRAS n’était rien comparativement à la pandémie de H1N1. Les foules ont été beaucoup plus nombreuses, la demande de services et de ressources a été plus intense. »

L’automne dernier, elle a travaillé un mois complet à la première unité de santé publique du Grand Toronto pour la vaccination contre le H1N1. (Quelque 70 000 personnes ont été vaccinées du 26 octobre au 30 novembre dans la région de Durham.) « Les cliniques étaient très bruyantes; beaucoup d’enfants criaient lorsqu’ils étaient vaccinés, raconte-t-elle. Pendant les deux premières semaines, les gestionnaires des soins infirmiers et de la nutrition en santé publique ont travaillé de 12 à 14 heures par jour. Il n’est pas facile de dormir après des journées comme celles-là. »

Elle s’est retrouvée devant des personnes inquiètes et même en colère. Elle a géré les files d’attente, expliqué ce que contenait le vaccin et qui était prioritaire ou pas. L’expérience lui rappelait l’époque où elle avait administré un vaccin oral pendant une épidémie de polio à Trinité, au début des années 70. « Des centaines de personnes se faisaient vacciner, et les victimes de la polio occupaient deux étages d’un hôpital de 600 lits », se rappelle-t-elle.

La fébrilité de ces files d’attente n’a rien à voir avec le calme qui règne dans les locaux de l’Université de Toronto. Professeure adjointe à temps partiel, Mme Brathwaite enseigne aux étudiants de maîtrise comment rédiger des propositions de recherche, définir les problèmes qui se présentent dans la pratique clinique et appliquer les conclusions de leur recherche. « L’enseignement m’aide à raffiner mon sens critique et mes méthodes de recherche », estime-t-elle. Elle se passionne en particulier pour le mentorat et la transmission de ses connaissances à la prochaine génération. En avril, elle se rendra en Éthiopie avec un autre professeur de l’Université de Toronto pour travailler avec des étudiants et des professeurs à l’amélioration d’un programme de maîtrise en sciences infirmières.

Après avoir consacré plus de 36 années à sa profession, Mme Braithwaite songe à la retraite, mais elle veut poursuivre ses études et enseigner à temps partiel tout en continuant à faire du bénévolat dans sa paroisse, auprès de la RNAO et à titre de critique pour plusieurs revues. « Ma mère m’a toujours dit que je pouvais faire n’importe quoi si je le décidais, se rappelle-t-elle. Elle serait sûrement fière de ce que j’ai accompli jusqu’à maintenant. »

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