FÉVRIER 2010 • AU TRAVAIL
« La recherche critique doit passionner les étudiants du premier cycle », affirme Barbara Paterson, titulaire d’une chaire de recherche du Canada du niveau 1 des Instituts de recherche en santé du Canada et professeure et directrice de l’institut de recherche sur les maladies chroniques de l’Université du Nouveau-Brunswick. « Ils doivent comprendre la recherche qui existe afin de savoir ce qui est pertinent pour leur pratique. »
La recherche est obligatoire dans la plupart des programmes de sciences infirmières, précise-t-elle. On l’enseigne habituellement en présentant aux étudiants les différentes méthodes, en leur offrant un modèle d’utilisation et en leur demandant de critiquer des rapports de recherche. « Lorsque j’enseigne, affirme-t-elle, nous abordons la méthodologie vers les deux tiers du cours seulement. Nous discutons des raisons pour lesquelles les infirmières n’adoptent pas la recherche. Je présente ensuite toutes sortes de gens d’expérience qui les aident à comprendre que l’appréciation et l’utilisation de la recherche sont cruciales pour la qualité des soins infirmiers. »
Malheureusement, affirme-t-elle, on présente souvent des recherches dans un langage flou qui sème la confusion, particulièrement chez ceux qui n’ont pas le temps de le déchiffrer. « Souvent, les rapports de recherche ne sont ni attrayants ni accessibles, soutient Mme Paterson. Et nous oublions à quelle vitesse les infirmières doivent travailler. »
Theresa Hurd, infirmière formatrice de Toronto et infirmière en pratique avancée spécialisée dans le traitement des plaies, reconnaît que la façon de diffuser les résultats peut parfois empêcher les infirmières de les appliquer au travail. Dans le traitement des plaies en particulier, affirme-t-elle, ce n’est pas seulement que l’information est difficile d’accès. Peu d’infirmières ont été exposées aux statistiques ou à la recherche infirmière pendant leur formation. « En traitement des plaies, la majorité n’applique pas les statistiques et les données probantes, déclare-t-elle. Pour leur part, les jeunes infirmières sont si débordées que lorsqu’on leur présente en plus des recherches et des statistiques, elles sont complètement dépassées. »
Theresa Hurd dit que les protocoles régissent le traitement des plaies : c’est pourquoi le concept de « pratiques exemplaires » n’y est pas aussi pertinent que dans d’autres spécialités. Il existe néanmoins un écart entre la théorie et la pratique. « Les infirmières savent ce que signifie “pratiques exemplaires”, mais elles ne les connaissent pas, explique Theresa Hurd. Elles ne les ont pas intégrées au quotidien. »
Elle ajoute que les infirmières ne sont pas nécessairement intéressées à apprendre de nouvelles méthodes. « C’est difficile pour tout le monde, affirme-t-elle, pas seulement pour les infirmières. » Dans l’éducation en soins de santé, lorsque nous demandons à des gens de faire quelque chose différemment, que ce soit réfléchir, analyser ou prendre des décisions, ils doivent pouvoir démontrer leur compétence dans la réalité. »
« Il ne suffit pas de s’adresser à la classe, précise-t-elle. Si la recherche n’est que chiffres et statistiques, les étudiants ne l’appliqueront pas. Nous leur enseignons loin du chevet, où ils pourraient vraiment mettre la théorie en pratique, ce qui n’améliore rien. » Comme les infirmières sont maintenant plus instruites et à mesure que leur champ d’exercice clinique s’étend, elles en font davantage, mais pour vraiment comprendre la recherche, elles doivent se demander « qu’est-ce qui est pratique pour moi? » Or cela exige de la réflexion.
Mme Paterson affirme que beaucoup d’étudiants du premier cycle ne connaissent pas les recherches en cours au Canada et croient que les chercheurs ne sont pas doués pour le travail au chevet. « Lorsque je leur dis que je traitais des patients avant d’être titulaire de la Chaire de recherche du Canada, ils sont renversés », affirme-t-elle. Les chercheurs sont en partie à blâmer. « Parfois, nous nous y prenons mal pour leur montrer que les questions que nous étudions émanent de notre travail d’infirmière, avoue-t-elle. Mes questions sur le diabète, par exemple, sont très différentes de celles que poserait un médecin ou un sociologue. La recherche doit être pertinente à ma pratique d’infirmière. » Mme Paterson préfère parler d’« enquête critique », et rappelle aux étudiants que les techniques de réflexion critique qu’ils ont utilisées pour évaluer et choisir un programme d’études ressemblent à celles qu’ils utiliseront pour déterminer si des résultats de recherche sont crédibles.
Elle invite des chercheurs à venir parler à ses étudiants. Une infirmière autochtone qui détestait la recherche pendant ses études de premier cycle a raconté comment elle s’est impliquée dans un des projets communautaires de Mme Paterson et comment la recherche a fait une réelle différence dans sa communauté. Un tel enthousiasme est contagieux. « À sa façon, cette infirmière est plus convaincante que moi », affirme Mme Paterson.
Les étudiants peuvent rencontrer et interviewer un chercheur universitaire ou clinicien, analyser les propositions qui ont reçu du financement (ou non) et présenter à la classe une affiche professionnelle sur ce chercheur. « Ce projet d’“adoption” d’un chercheur a connu beaucoup de succès, explique Mme Paterson. Les étudiants trouvent amusant d’explorer différents projets et d’en constater l’effet sur les politiques et la pratique. L’expérience en fait d’excellents promoteurs de la recherche infirmière. »
Barbara Paterson aime décrire aux étudiants son projet de recherche en cours : la création d’un service d’aide en ligne à l’intention des parents d’adolescents diabétiques. Elle a découvert le besoin d’un tel service en discutant avec un collègue dont la fille est diabétique. Elle a parlé à d’autres parents qui ont reconnu que le besoin d’aide est important, puis a ensuite rédigé avec plusieurs collègues une proposition qui a reçu du financement. « J’aime avant tout les soins infirmiers, affirme-t-elle. Les étudiants sont souvent étonnés. Ils pensent que les chercheurs sont ennuyants, qu’ils ne pensent qu’à étudier et à obtenir des subventions. Je leur montre que dans la réalité, la recherche compte vraiment. »







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